4 saisons

La tentation de Noé

Pierre Cardinal


D’après le Livre de la Genèse, Dieu établit l’homme pour exercer, après le déluge, la seigneurie sur la création. C’est Noé qui incarne ce nouvel ordre des choses, après que Dieu eut mis fin à l’ancien monde. On y voit couramment l’idée d’une responsabilité dévolue à l’être humain de gérer la création avec discernement.

D’autre part, les Écritures présentent la relation entre Dieu et son peuple en employant l’image d’un bon berger qui fait paître ses brebis, ou encore celle d’une vigne destinée à produire du bon fruit. De ce point de vue, l’homme n’est pas le Seigneur du monde, lui qui n’a même pas le pouvoir de rendre un seul de ses cheveux blanc ou noir (Mt 5,36). Il n’en constitue pas moins le sommet de la création.

Comme des ouvriers envoyés à sa vigne, chacun et chacune d’entre nous est appelé à cultiver cette terre dans la mesure de ses moyens, pour qu’elle en donne le fruit escompté. Certains courants de pensée voudraient au contraire nous écarter de la création afin qu’elle reste à l’état sauvage, et que les futures générations grandissent dans un environnement neutre d’un point de vue religieux. Laissée à elle-même et balayée par les vents, l’humanité se trouverait alors en proie aux grandes forces d’oppression. Vue sous cet angle, notre mission consiste à procurer aux hommes et femmes de notre temps les moyens de se dégager de toute emprise de manière à pouvoir trouver la paix. C’est ce qui constitue la véritable liberté et, selon l’apôtre, c’est ce à quoi toute la création aspire (Rm 8,21).

Parler de la création, c’est donc évoquer une réalité en croissance, un monde en route vers son parachèvement. Malheureusement, dans nos sociétés modernes, la création ne croît plus vers Dieu, elle ne croit plus en Dieu. Puisque le monde n’est plus perçu comme ayant une destinée, l’économie du salut n’a plus de pertinence. Il est intéressant à cet égard de regarder les réactions face à la crise écologique qui se profile à l’horizon. Afin d’assurer notre survie sur la terre, on signale l’urgence de rétablir l’équilibre dans la nature. Mais le salut de la création se formule-t-il seulement en ces termes ?

À l’époque de Noé, l’équilibre du monde avait été bouleversé, puis la stabilité était revenue. Le récit de la Genèse ajoute qu’un sacrifice avait permis d’apaiser la colère de Dieu qui s’engagea à préserver le cycle de la vie, « tant que la terre durera » (Gn 8,22). De nos jours, on pourrait être porté à croire que le monde continuera de tourner, tant que l’équilibre écologique sera préservé par une gestion prudente et éclairée des ressources. Dans une perspective spirituelle, la permanence du grand écosystème requiert aussi que la justice règne sur la terre.

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Notre dossier débute avec une figure incontournable de la botanique, le frère Marie-Victorin. L’article est signé par Gilles Beaudet, f.é.c., qui connaît bien le personnage. Le présent numéro est d’ailleurs agrémenté d’images du Jardin botanique de Montréal. Lui-même botaniste et Frère des Écoles chrétiennes, Marcel Blondeau raconte son expérience dans des territoires où la présence de la vie étonne. David Fines montre ensuite comment s’est traduite la préoccupation pour l’écologie dans l’organisation de nos lieux de culte.

C’est ainsi qu’on en arrive à la dimension humaine de l’écospiritualité. Le père Bernard Ménard montre que les aspirations spirituelles ne peuvent faire l’économie de la richesse que constitue notre enracinement dans la chair. Sœur Gabrielle Audet dresse un portrait de l’héritage de sainte Claire, alors que le père Benoît Lacroix exprime la relation particulière de l’homme à l’univers, résumant dans une prière l’essentiel de notre thème. Et que dire alors des animaux ? Richard Chartier nous fait découvrir la place qu’ils occupaient dans la spiritualité des Pères du désert.

Vallée Jeunesse a déjà une histoire. L’article de Jean-Denis Couture aurait pu faire partie de notre dossier thématique tellement cette œuvre des Frères maristes reflète un souci véritable pour la croissance de l’être humain. De même celui du Dr Patrick Vinay, dont l’expérience auprès des personnes en fin de vie nous fait voir le déficit d’humanité que cachent souvent les demandes d’euthanasie.

Nous présentons enfin le texte d’une conférence que le père Jean-Claude Lavigne a prononcée l’automne dernier. Il décrivait les chemins qui s’offrent désormais à nos communautés, et les manières fécondes de les emprunter.

Bonne lecture !


 

 

Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 72 No. 3 / Mai - juin 2014

75 ans