4 saisons


Figure d’inspiration pour la vie consacrée

 

Noé et sa foi inébranlable… en l’avenir

Michel Proulx, o. praem.

 

Lors de l’ouverture de l’Année de la vie consacrée, le pape François invitait tous les consacrés à « parcourir à nouveau le chemin des générations passées pour y cueillir l’étincelle inspiratrice ». Je vous convie cette fois à retourner loin, très loin dans le temps, pour puiser un peu de cette inspiration aux sources du Livre de la Genèse, dans un récit généralement peu associé à la vie consacrée, celui de Noé confronté au déluge.

Au Canada, mais aussi dans plusieurs pays occidentaux, la vie consacrée se trouve dans une conjoncture difficile. Elle doit se vivre dans un contexte social qui fait de moins en moins de place à la dimension religieuse. Beaucoup de nos contemporains ne voient plus la pertinence de la vie consacrée et y sont même parfois hostiles. Plusieurs institutions religieuses sont en voie de disparaître et la plupart des Instituts de vie consacrée sont eux-mêmes en forte décroissance. Il ne serait sans doute pas trop fort de parler de situation de crise.

 

Noé face à la crise du déluge

Dans ce contexte, la figure de Noé peut être particulièrement inspirante. En son temps, Noé fut témoin d’une crise extrêmement grave. Dieu voulut tirer un trait sur le monde car l’injustice y était généralisée. De ses yeux, Noé a vu disparaître tout ce qu’il y avait de vivant autour de lui. C’est aussi toutes les institutions de son peuple qui ont été englouties par le déluge. Son monde s’effondrait. Ce qu’il avait connu était littéralement englouti dans la mort. Mais Dieu avait un plan…

Plus tard, le récit du déluge a pu être relu comme un texte symbolique permettant d’interpréter ce qui s’est passé lorsque l’empire babylonien a envahi le Royaume de Juda en 587 av. J.-C. Véritable raz-de-marée, la conquête babylonienne avait noyé leur culture et englouti toutes leurs institutions. La communauté de l’Alliance, alors réduite à sa plus simple expression, pouvait reconnaître sa propre situation en celle de Noé. Les exilés constituaient un petit groupe de survivants entourés par les « eaux » menaçantes de la culture babylonienne qui risquait de les assimiler, de leur faire perdre leur identité.

 

Prendre soin de la vie qui reste

Devant un tel drame, Noé aurait bien pu sombrer dans le désespoir. On peut l’imaginer souffrant d’une grave dépression ou du moins, se laissant aller à l’apitoiement. Il ne pouvait cependant pas se permettre de céder bien longtemps au découragement. Il se devait de prendre grand soin de lui-même et des quelques vies qui lui étaient confiées, car ce petit noyau de survivants allait être le point de départ d’un futur bourgeonnement de vie. Il apparaît clairement que c’était sa mission prioritaire. Ce sont ces quelques vies restantes qui allaient assurer la pérennité de la Création après le passage du cataclysme.

Pour être en mesure de faire cela, Noé se devait de cultiver l’espoir que ces temps mauvais se termineraient un jour et que lui et ses proches cesseraient d’être ballottés par cette eau menaçante. S’il pouvait prendre soin des quelques vies restantes, ce doit être parce qu’il voyait plus loin que le déluge. Sans un regard d’une aussi longue portée, il n’aurait vu qu’un horizon de mort; accorder un soin attentif à la vie n’aurait eu aucun sens pour lui. Sa mission dans l’arche lui serait alors apparue comme un fardeau écrasant.

Or, les effets du déluge se sont prolongés bien au-delà de ce qu’il avait entrevu. Le texte biblique prend la peine de montrer la hâte qu’éprouvait Noé à sortir de l’arche. On le voit trépigner d’impatience. À quatre reprises, il envoya des oiseaux pour vérifier si les conditions favorables au développement de la vie étaient enfin de retour (Gn 8,7-12). Noé a donc dû faire preuve de beaucoup de patience et de persévérance dans ces conditions extrêmes.

 

La vie consacrée face à un nouveau déluge ?

Comme consacrés vivant au Canada, notre situation ne ressemble-t-elle pas, dans certains aspects, à celle de Noé ? Certes, cette comparaison a ses limites et sa part de risque. Mais, comme Noé, ne voyons-nous pas disparaître l’une après l’autre des institutions religieuses et communautaires qui nous étaient familières ? Nous pourrions reprendre l’image du déluge et dire qu’elles ont été « englouties » en raison des effets de la culture sécularisée actuelle. De plus, comme Noé, nous sommes témoins d’une hécatombe. Par exemple, les funérailles dans nos congrégations sont bien plus nombreuses que les célébrations d’entrées au noviciat ou de profession. Combien de nos maisons, de nos écoles n’ont-elles pas dû être vendues ? Et dans plusieurs Instituts, c’est même la Maison mère qui a connu ce sort ! En vie consacrée, nous sommes de moins en moins nombreux et si le « déluge » se poursuit, nous ne serons bientôt que quelques représentants de chaque espèce (de chaque Institut) dans l’arche de l’Église canadienne.

 

Pratiquer les vertus de Noé

Mais allons-nous pour autant nous décourager et céder au désespoir ? Ne serait-ce pas plutôt le temps de vivre les vertus pratiquées par Noé ?

Comme Noé l’avait fait pour les siens, nous sommes appelés à prendre grand soin de nous-mêmes et de nos frères et sœurs en vie consacrée. De même, se pourrait-il que notre petit reste soit le noyau à partir duquel pourra se transmettre le don de la vie consacrée aux générations à venir ? Il me semble qu’il nous faut aussi veiller avec le plus grand soin sur les chrétiens et chrétiennes qui nous accompagnent, ces personnes affiliées ou associées. Ils sont des semences pour l’Église des générations prochaines. D’où importance de garder notre noyau de vie consacrée et de vie chrétienne en bonne santé. C’est en tout cas, ce que nous donne à espérer le récit de Noé traversant l’épreuve du déluge.

Mais pour y parvenir, il nous faut nous aussi porter notre regard au loin, autrement dit, ne pas avoir un regard myope. Nous avons besoin d’entretenir la vertu d’espérance. Il est nécessaire de voir au-delà du déluge, plus loin que la crise actuelle de la foi et des vocations. Il faut être capables de fixer notre regard sur l’après, sur ce qui va suivre. Le récit du déluge, mais aussi l’histoire de l’Église, nous montrent que ce n’est pas la mort qui a le dernier mot. C’est d’ailleurs tout l’enseignement du mystère pascal de notre Seigneur Jésus-Christ.

Nous pouvons avoir l’impression que le temps de crise que nous traversons ne finira jamais. À l’image de Noé, nous sommes appelés à la patience et à la persévérance. Comme lui, nous pouvons être impatients, avoir grande hâte qu’arrive le temps où seront passés les effets de la crise. Il est légitime d’espérer qu’un temps favorable au bourgeonnement de la foi chrétienne et de la vie consacrée arrive enfin. Mais il nous faut apprendre à attendre, sans rester passifs bien sûr, mais à attendre et à attendre encore.

C’est en nous laissant inspirer par les vertus reconnaissables dans la personne de Noé que nous pourrons « embrasser l’avenir avec espérance », comme nous le demande le pape François dans sa lettre apostolique (I, 3).


 

Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 73 No. 3 / Mai - Juin 2015

75 ans