4 saisons


Figure d’inspiration pour la vie consacrée

 

Comme le prophète Isaïe, nous sommes signes du Seigneur
(Is 8,16-18)

Michel Proulx, o. praem.

« Parcourir à nouveau le chemin des générations passées », voilà le programme auquel nous convie le pape François en cette Année de la vie consacrée. Cette fois-ci, notre itinéraire biblique fait un arrêt aux temps d’Isaïe, « pour y cueillir l’étincelle inspiratrice » (Lettre apostolique à tous les consacrés, I,1). Nous découvrirons, en ce prophète, une figure très inspirante pour les consacrés vivant leur engagement aujourd’hui, car il s’exprimait dans un contexte social peu réceptif.

* * *

Nous sommes dans la seconde moitié du 8e siècle av. J.C., à l’époque de la montée en force de l’empire assyrien. Le peuple de l’Alliance risquait d’être envahi, et le roi ne savait plus trop vers quelle puissance militaire se tourner pour contrer cette menace. Isaïe appelle alors ses auditeurs à miser sur l’Alliance avec YHWH. Malheureusement, il a beau interpeller le souverain et lancer plusieurs appels à la population, il est carrément ignoré. Les gens n’ont rien voulu savoir de son message.

 

Contexte social peu réceptif à la vie consacrée

Cette réaction n’est pas sans rappeler le sentiment qui habite beaucoup de nos contemporains devant le message des personnes consacrées et le témoignage de leur vie.

Plusieurs d’entre nous pourraient se désoler du fait qu’aujourd’hui, nous sommes pratiquement réduits au silence sur la place publique. Nous sommes complètement absents des lieux influents de prise de parole. Quand entendons-nous un religieux parler ? Ce n’est pas parce que nous ne voulons pas le faire ou que nous n’avons rien à dire, c’est tout simplement parce que la population en général n’est pas intéressée à nous entendre.

Dans les milieux où nous œuvrons, organismes communautaires, hôpitaux ou écoles, il faut souvent taire nos croyances religieuses. Même au sein de nos familles, plusieurs d’entre nous faisons l’expérience de ne pas pouvoir parler ouvertement de notre foi. Nous sommes bienvenus, en autant que nous gardions le silence sur ce qu’il y a de plus important pour nous, sur ce qui nous fait vivre.

 

Réduit au silence, Isaïe fait signe par sa vie

Que faire devant une telle indifférence au message évangélique ? Comment aborder la situation ? On peut alors se référer à un passage peu connu mais combien inspirant du Livre d’Isaïe :

Enferme l’attestation, scelle l’instruction
parmi mes disciples.

J’attends le Seigneur
qui cache sa face à la maison de Jacob,
j’espère en lui.

Moi et les enfants que m’a donnés le Seigneur,
nous sommes des signes et des présages en Israël,
de la part du Seigneur de l’univers,
qui demeure sur la montagne de Sion
(Is 8,16-18).

Dans le fond, le Seigneur dit à peu près ceci à Isaïe : « Ne parle plus. Pour le moment ça ne vaut pas la peine. Garde le silence. Archive précieusement le message que je t’ai transmis… pour plus tard. »

Isaïe doit se résoudre à changer d’approche. L’attitude qu’il adopte est une indication de ce qu’il est sage de faire en de pareilles circonstances. Il ajoute toutefois deux choses fondamentales. D’abord ceci : « Parmi mes disciples, j’attends le Seigneur […], j’espère en Lui ». Nous voyons qu’Isaïe et ses disciples demeurent dans l’espérance. Ils choisissent de ne pas se laisser décourager par le manque total d’ouverture rencontré chez leurs concitoyens.

Mais plus important encore, écoutons ce que dit le prophète : « Moi et les enfants que le Seigneur m’a donnés, nous sommes des signes et des présages [pour] Israël ». À défaut de pouvoir se faire entendre, Isaïe a la certitude que ses fils et lui sont des signes. Ce n’est plus leur bouche, mais c’est leur être, c’est leur vie qui parle. Par leur présence, par leur existence, ils sont des rappels permanents de la parole de Dieu; ils expriment à leurs concitoyens, sans ouvrir la bouche, que Dieu cherche à communiquer avec eux.

 

Une vie vaut bien plus que mille mots

Cela ne rejoint-il pas ce que le pape François disait aux consacrés le 21 novembre dernier dans sa lettre apostolique, à l’occasion de cette année toute spéciale : « C’est votre vie qui doit parler » (II,1). Il exprimait d’ailleurs le souhait qu’ils réveillent le monde en étant des « prophètes ». Et selon lui, un prophète est « comme une sentinelle qui veille durant la nuit » (II,2).

Comme personnes consacrées, nous sommes une parole de Dieu pour le monde, non pas en ouvrant la bouche – c’est bien souvent impossible dans le contexte actuel – mais par notre vie, par notre présence. Mais pour être nous-mêmes signes, comme Isaïe et ses fils, il nous faut demeurer des êtres d’espérance, des personnes capables de veiller dans l’obscurité, en attendant une aube nouvelle.

 

Laisser des traces pour demain

Nous avons vu qu’il a été demandé à Isaïe de sceller son message. Pourquoi ? Sans doute parce que Dieu savait qu’un jour le peuple serait plus réceptif à ce qu’il a communiqué par le prophète. Quand viendra ce temps de plus grande réceptivité ? Est-ce que ce sera du vivant d’Isaïe ? Dieu ne le dit pas.

Il en va de même pour nous aujourd’hui. Dans nos Instituts, des mécanismes sont mis en place, non seulement pour la préservation de notre patrimoine immobilier, mais aussi pour assurer la transmission de notre patrimoine spirituel. Nous veillons actuellement à ce que des livres, des archives et divers documents parlent de notre charisme. Si certains de nos Instituts disparaissent, ces témoins nous survivront.

Nous pouvons espérer que des temps favorables viendront, où la population sera plus réceptive à ce que nous avions alors à offrir. Il sera toujours temps pour elle de l’accueillir à travers les traces que nous aurons laissées.

 

Une semence pour l’avenir

Pour illustrer cela, j’aime me rappeler ce qu’il advient des graines de framboises lorsque celles-ci tombent en terre. Les graines peuvent demeurer en dormance très longtemps jusqu’à ce qu’elles rencontrent les conditions propices à leur développement. Pour certaines espèces, les semences peuvent ainsi attendre jusqu’à 75 ans !

À travers notre vie, notre témoignage, nos œuvres, nous avons semé. Ces graines pousseront en leur temps; pas nécessairement de notre vivant. Semons encore nos graines malgré tout, et acceptons qu’elles puissent être en dormance dans la terre sans que nous puissions les voir porter du fruit. Témoignons par notre vie, car « nous sommes des signes et des présages […] de la part du Seigneur ».


 

Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 73 No. 4 / Septembre - Octobre 2015

75 ans