4 saisons

Les visages de la miséricorde...
à l’exemple de saint Dominique

Yvon Pomerleau, o.p.

 

Des mots pour en parler : le vocabulaire biblique et liturgique

Le mot « miséricorde » a une longue histoire dans notre tradition chrétienne. On le trouve de nombreuses fois à travers la Bible et dans la liturgie. Dans la Bible, il est associé avec la clémence, la bienveillance, la générosité, la pitié, la tendresse, la compassion, la grâce. Il s’agit parfois tout simplement de traductions différentes en français du même mot en hébreu ou en grec. Les prières du missel qui évoquent la bonté et miséricorde de Dieu se retrouvent tout au long de l’année liturgique. Beaucoup d’oraisons de la messe commencent par ces mots « Dieu tout-puissant et miséricordieux ». Les deux grands cantiques de la prière liturgique du matin et du soir (laudes et vêpres) chantent la miséricorde de Dieu. « Ainsi fait-il miséricorde à nos pères » … « grâce aux sentiments de miséricorde de notre Dieu » … « il est venu en aide à Israël, se souvenant de sa miséricorde ». Il peut être bon d’ajouter que la miséricorde est l’un des attributs divins les plus fréquents dans d’autres traditions religieuses. Dans l’Islam, le premier titre d’Allah est d’être miséricordieux.

« Miséricorde » vient du latin misericordia. La miséricorde est donc une affaire de misère et de cœur. La miséricorde, c’est un cœur attentif, sensible à la misère.

 

La triple dimension de la miséricorde

La miséricorde renvoie à la misère. La misère du monde, comme notre propre misère, présente des visages multiples. Il y a la misère du corps : les maladies, les handicaps, la pauvreté matérielle, le chômage, la faim… Malgré tous les progrès techniques réalisés au cours des siècles, on n’a pas réussi à éliminer aucune de ces formes de misère qui continuent de définir notre condition humaine. Il y a aussi la misère de l’esprit qui porte différents noms : l’erreur, l’ignorance sans oublier l’analphabétisme. Les moyens de communication et d’information ont fait des bonds de géant dans les dernières années, mais qui oserait prétendre que nous connaissons tout et surtout que nous soyons toujours dans la vérité ? Il y a enfin la misère du cœur, qui est peut-être la plus répandue. Même chez ceux qui ne souffrent ni de la faim, ni de la maladie et qui sont bien informés, la solitude, l’angoisse et toute une série de malaises d’ordre psychologique peuvent se développer. Et n’oublions pas, pour terminer, le péché sous toutes ses formes qui habite notre cœur.

Cette misère existe autour de nous et aussi, sous un aspect ou l’autre, en nous-mêmes. À côté de la misère individuelle, il y a ce qu’on pourrait appeler la misère sociale. La guerre, telle que nous la vivons pour le moment, est une réelle misère sociale, qui atteint des milliers, des millions d’individus. Il y aussi toutes ces injustices sociales qui concernent un groupe, un pays et parfois même la planète entière. Pour découvrir cette misère, il suffit de parcourir n’importe quel bulletin d’informations, lire un journal, écouter la radio, regarder la télévision ou naviguer sur Internet.

Ce qui est vrai de la société l’est aussi de l’Église. Elle est sainte en Jésus son fondement, mais elle est constituée de pécheurs. Certaines nouvelles concernant les conduites fautives de prêtres et de religieux, qui font régulièrement la manchette de nos journaux, nous rappellent bien cette dimension misérable et pécheresse de l’Église. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un saint, sinon un pécheur repenti, qui accueille dans sa vie la miséricorde de Dieu ? Il ne faut donc pas taire ou se cacher la misère, la nôtre comme celle du monde, mais accepter de la regarder en face, avec les yeux même de Dieu.

 

Des yeux aux mains : la démarche de compassion

La première condition pour devenir compatissant, miséricordieux, c’est d’être attentifs et accueillants à la misère. La démarche de la miséricorde commence avec les yeux et les oreilles. Commençons par regarder ce qui se passe dans notre propre milieu de vie, à l’extérieur de nos communautés, dans la rue. Sommes-nous capables de percevoir la beauté … et la misère qui nous entourent?

La tentation de fuir devant la misère est grande. Nous pouvons ne pas nous sentir concernés ou bien nous dire que de toute façon, nous n’avons pas le pouvoir de changer la situation de ces personnes. Nous craignons de devenir malheureux à cause du malheur des autres – protégeons au moins notre petit bonheur !

Pour vivre la compassion, pour devenir des hommes et des femmes de miséricorde, il faut apprendre à regarder. Une belle histoire chinoise peut être éclairante à ce propos. Un roi voit passer devant lui un bœuf qu’on amène pour le sacrifier. Ne pouvant supporter l’air apeuré de la bête semblable à un innocent qu’on conduit au lieu du supplice, il ordonne de relâcher l’animal. Alors ses officiers demandent s’ils doivent renoncer au sacrifice. Et le roi de répondre que ce n’est pas possible et qu’il suffit de remplacer le bœuf par un mouton. La question des moralistes chinois – comme la nôtre sans doute – est de demander pourquoi le roi n’eut-il pas pitié du mouton : qu’est-ce qui fait la différence entre les deux bêtes ? La réponse, c’est que le roi a vu la terreur du bœuf et pas celle du mouton. Le mouton est comme un nom commun pour lui. Sans la vision de l’être souffrant, la compassion ne peut pas naître.

Notre regard sur les autres, sur le monde doit être marqué par la sensibilité, par l’émotion. Cela n’exclut pas, bien sûr, la nécessité d’analyser les situations. Il ne s’agit pas de renoncer à son intelligence mais de se laisser toucher par le sort de l’autre. . La miséricorde, c’est un cœur qui est attentif à la misère. Et quand on parle de cœur, on se réfère non pas aux idées mais aux sentiments.

Être miséricordieux, compatissant, c’est prendre sur soi d’une certaine manière la misère de l’autre, en faisant sienne la souffrance d’autrui. C’est souffrir avec lui, conformément à l’origine latine du mot « compassion » qui signifie « souffrir avec ». Avec un malade, un handicapé, on devrait à la limite pouvoir dire : « j’ai mal à ton pied » … et avec celui qui a perdu un être cher, se sentir dans le deuil. Accepter d’être dérangé, bouleversé par la misère, c’est une étape importante dans la démarche de miséricorde.

La miséricorde doit passer à l’acte. Celui qui est vraiment miséricordieux ne se contente pas de contempler la misère, d’avoir de bons sentiments. Il doit poser des gestes concrets. À chaque forme de misère correspond une action appropriée. Le malade a besoin de soins médicaux et de réconfort. Celui qui a faim ne peut pas se satisfaire de bonnes paroles. « J’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’avais soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » (Mt 25,35‑36). Le bon Samaritain, pris de pitié, banda les plaies du blessé, le conduisit à l’hôtellerie et prit soin de lui. La miséricorde est créatrice, inventive.

 

« Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux » (Lc 6,36)

Jésus, à travers toute sa vie, se donne en exemple. Il est attentif à la misère de tous ceux qu’il croise, il est pris de pitié pour ceux qui ont faim, pour les parents qui ont perdu un proche, aussi bien que pour les pécheurs et ceux qui sont égarés sur la route de la vie. C’est parce qu’il a pitié de la foule qui est rassemblée depuis des heures pour l’écouter qu’il multiplie les pains. Jésus se laisse toucher (dans le sens physique et psychologique) par les malades qui implorent la guérison. Il est ému jusqu’aux larmes lorsqu’on lui apprend la mort de son ami Lazare à qui il va redonner la vie. Et pour lui, il n’est pas plus difficile de dire « tes péchés sont pardonnés » que de dire « lève-toi, prends ton grabat et marche » : ce sont de part et d’autre des gestes de miséricorde. On ne peut pas comprendre les miracles de Jésus si on ne prend pas en considération cette dimension de la miséricorde. Chacun de ces gestes extraordinaires de Jésus est amené de la même manière : Jésus voit … et est pris de pitié.

Deux paraboles de Jésus peuvent nous aider à comprendre ce qu’est la miséricorde, un cœur attentif à la misère : le bon Samaritain et l’enfant prodigue. À la question du légiste « qui est mon prochain? », Jésus répond par le récit du bon Samaritain. Le prochain, c’est celui dont on se rapproche. « Un Samaritain qui était en voyage arriva près de l’homme : il le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui » (Lc 10,33-34). On reconnaît facilement les trois étapes du processus de la miséricorde : il vit, fut pris de pitié, prit soin de lui.

La parabole de l’enfant prodigue nous décrit à merveille comment agit la miséricorde : « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » (Lc 15,20). Encore la vision, l’émotion et le geste.

 

Le don des larmes : saint Dominique et sa famille

En cette année jubilaire du 800ième anniversaire de l’Ordre des Prêcheurs, je ne peux m’empêcher de faire une mention spéciale de notre père saint Dominique et de sa famille élargie. Saint Dominique, à la suite de Jésus, se présente comme un homme de compassion et de miséricorde. On trouve chez lui, à travers divers événements qui jalonnent sa vie, la triple dimension de la miséricorde. Dominique, étudiant, va vendre ses précieux manuscrits parce qu’il a découvert des pauvres qui n’ont pas de quoi manger. Plus tard, il rencontrera des groupes d’hérétiques qui ont dévié de la vraie foi chrétienne et il va s’engager, la nuit durant, dans un échange, un dialogue avec eux. La prière nocturne de Dominique sera habitée par le souci des pécheurs : « Mon Dieu, que vont devenir les pécheurs ? » Misère physique, misère intellectuelle, misère morale appellent la compassion de notre Père.

Saint Dominique est connu pour avoir eu le don des larmes. Les larmes sont une manifestation de la façon dont la misère du monde le touche. Il est vraiment pris aux entrailles par toutes les formes de souffrance qu’il croise. Loin d’être une faiblesse, ses larmes manifestent combien son cœur est bouleversé par la misère. Des larmes aux gestes, il n’y a qu’un pas pour l’homme miséricordieux.
Saint Dominique va léguer à ses fils et à ses filles ce don de la miséricorde. Quand on entre dans l’Ordre, le supérieur demande au postulant : « Que demandez-vous? » Et la réponse est: « La miséricorde de Dieu et la vôtre. » L’exercice de la miséricorde doit marquer toute notre vie, notre apostolat comme notre vie commune, notre prière comme notre étude.

 

Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 74 No. 1 / Janvier - Février 2016

75 ans