4 saisons

Les chrétiens d'Orient : une épopée de foi

 

Le dogme et le monachisme

Jean Mohsen Fahmy

 

Nous avons vu, dans un précédent numéro, que les premières communautés chrétiennes, notamment celles de Jérusalem, d’Alexandrie, d’Antioche et de Constantinople, avaient créé les structures de l’Église naissante et commencé à définir la foi par des mots acceptés de tous. Un des combattants importants dans ce combat pour la défense et l’illustration du dogme a été un Égyptien, évêque d’Alexandrie, saint Athanase.

 

Saint Cyrille

Un autre grand Alexandrin est saint Cyrille. Il est né près d’un siècle après Athanase et a eu, comme lui, une grande influence sur la définition de la foi.

Cyrille était, comme Athanase, évêque d’Alexandrie.  Il va passer sa vie à lutter avec une fermeté et même une rigueur toute proche de la violence contre les hérésies et les déviations.

Le grand combat de Cyrille, son titre de gloire dans l’Église, est son opposition déterminée à Nestorius. Ce dernier était un Syrien d’Antioche, devenu patriarche de Constantinople, qui  professait qu’il y avait deux personnes distinctes et « séparées » en Jésus-Christ : celle de Dieu et celle de l'homme ; la nature humaine du Christ n’était, pour Nestorius, qu’un « vêtement ».

La conclusion logique à laquelle parvint Nestorius était donc que Marie n’était mère que de « l’homme » Jésus et ne méritait donc pas le titre de Mère de Dieu.

Ces vues de Nestorius soulevèrent un ouragan de protestations. Cyrille mena la charge contre le patriarche de Constantinople. Il écrivit à l’empereur, au pape, à Nestorius même, et un grand concile fut convoqué à Éphèse (l’actuelle Izmir, en Turquie).

Les deux cents évêques présents délibérèrent et, le 7 juin 431, décrétèrent que Marie devait conserver son titre de Mère de Dieu.

Le peuple chrétien attendait à la porte de l’église où se réunissaient les évêques. Quand il apprit la décision du concile, il manifesta une grande joie et même reconduisit les évêques jusqu’à leurs demeures, la nuit, en organisant une grande procession aux flambeaux.

Les ruines d’Éphèse se trouvent dans un vaste site archéologique situé entre les villes turques d’Izmir et de Kusadasi. On peut y voir les restes de la basilique où se sont réunis les Pères conciliaires. La visite de ce haut-lieu, où s’est définie un des éléments fondamentaux de la foi chrétienne est, pour tout croyant, profondément émouvante.

Cyrille mourut en 444. Avec Athanase et bien d’autres, il a profondément réfléchi à ce mystère fondamental de la foi chrétienne : la nature du Christ. Il est l’un des Docteurs de l’Église.

Le concile d’Éphèse n’allait pas mettre le point final à ces discussions. Un troisième moment de cette réflexion sur la nature du Christ allait suivre, quelques décennies à peine après le concile d’Éphèse. Il allait, encore une fois, mettre en scène un évêque égyptien et l’évêque de Constantinople, appuyé par des légats de l’évêque de Rome.

 

Le schisme de Chalcédoine

L’évêque égyptien s’appelait Dioscore. Il était patriarche d’Alexandrie et comme ses prédécesseurs, il voulait éradiquer les dernières traces de nestorianisme dans l’église. À force de vouloir concilier la nature divine et la nature humaine du Christ, il soutient qu’il y avait en Jésus Christ une nature (physis) unique (monos), ce qui est la définition du monophysisme... Mais les vues de Dioscore soulèvent des résistances et l’Empereur byzantin Marcien convoque en 451 un autre concile, qui se réunira à Chalcédoine, dans la périphérie de Constantinople (aujourd’hui, il s’agit d’un quartier d’Istanbul). Les évêques sont près de 350 à venir de tout l’Empire et leurs délibérations sont présidées soit par des légats du pape, soit par l’Empereur lui-même.

Les Pères conciliaires proclamèrent que Jésus-Christ était à la fois vrai Dieu et vrai homme, en « une seule personne et deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation », une position théologique appelée « dyophysisme ». Ils déposèrent Dioscore de son épiscopat. Les fidèles d’Alexandrie se rallièrent autour de leur patriarche et Dioscore refusa de céder son siège, rompant avec Constantinople et Rome.

La rupture de l’Église d’Égypte avec le reste de l’Église universelle, après Chalcédoine, allait constituer le premier schisme dans l’histoire du christianisme. Il allait créer l’Église copte, et les chrétiens d’Égypte allaient poursuivre leur chemin éloigné de la communion universelle.

À l’époque moderne, le pape Paul VI et le patriarche copte-orthodoxe d’Alexandrie Chenouda III se sont rencontrés pour renouer les liens rompus.

Dans une déclaration de mai 1973 d’une grande élévation de style et qui témoigne d’une même ferveur et d’un même attachement à Jésus et à son message, ils reconnaissent partager la même foi et reprennent en détail le credo, pour montrer la convergence des vues des deux Églises sur les questions fondamentales de la doctrine.

 

Les saints de la Grande Syrie

En dehors de ces grandes disputes, d’autres penseurs et théologiens orientaux raffinent la pensée chrétienne. Ainsi, Jean Chrysostome, né à Antioche (Syrie), a été surtout un grand éducateur : il avait une éloquence et un charisme tels qu’il s’est mérité le surnom de « Bouche d’or » (Chrysostome en grec). Il nous a laissé de magnifiques commentaires de l’Écriture.

Un seul exemple illustrera la puissance, la clarté et la beauté de sa parole. Dans une de ses homélies où il demande au chrétien : « Veux-tu honorer le corps du Christ? », il s’écrie :

Car celui qui a dit : « Ceci est mon corps », est le même qui a dit : « Vous m’avez vu affamé et vous ne m’avez pas nourri ». Quelle utilité à ce que la table du Christ soit chargée de coupes d’or, quand lui meurt de faim? Rassasie d’abord l’affamé et orne ensuite sa table. Tu fabriques une coupe d’or et tu ne donnes pas une coupe d’eau. En ornant sa maison, veille à ne pas mépriser ton frère affligé : car ce temple-ci est plus précieux que celui-là [ …  ] Et toi, tu honores l’autel qui reçoit le Corps du Christ et tu méprises celui qui est le corps du Christ. Cet autel-là, partout il t’est possible de le contempler, dans les rues et sur les places ; et à toute heure tu peux y célébrer ta liturgie.

Ces fortes paroles, cette image éloquente, n’évoquent-elles pas pour nous la vision de l’Église du pape François, dans la droite ligne de l’Évangile des Béatitudes et de la pensée de Paul, pour qui la charité transcende tout?

D’autres penseurs et théologiens orientaux ont marqué les débuts de l’Église.  On peut notamment citer trois d’entre eux, parmi les plus importants : Basile de Césarée et son frère Grégoire de Nysse, et leur ami Grégoire de Naziance.

Basile de Césarée était le plus actif, le plus entreprenant des trois. Il a ainsi écrit de façon inlassable à tous les hommes de pouvoir de son temps; sa pensée et ses écrits ont poussé encore plus loin la réflexion de l’Église sur l’Esprit-Saint; il a introduit le monachisme en Cappadoce (Turquie) et a créé une liturgie encore bien vivante aujourd’hui, plus d’un millénaire et demi plus tard.

Son frère Grégoire de Nysse et leur ami Grégoire de Naziance sont, quant à  eux, plus portés à la vie contemplative qu’à l’action. Cependant, Grégoire de Nysse a largement contribué à répandre la pensée de Basile, tandis que Grégoire de Naziance réfléchit en poète au mystère de Jésus.

Les chrétiens d’Orient des premiers siècles, véritablement ravis par ce printemps de la foi qu’ils vivaient, le chantaient dans des œuvres d’une grande poésie. Un exemple parmi d’autres illustrera ce lyrisme.

Saint Éphrem le Syrien était originaire de Nisibe, une ville à la frontière de la Syrie et de la Turquie. Devenu diacre, il mena une vie d’ascète et composa en syriaque – un dialecte de l’araméen, la langue du Christ – des hymnes nombreuses et si belles que certains hagiographes (les biographes des saints)  affirmèrent qu’il était « la harpe de l’Esprit Saint ». On en jugera mieux par son Hymne pour l’Ascension:
 

Du ciel il est descendu comme une lumière,
de Marie il est né comme germe divin,
de la croix il est tombé comme un fruit,
au ciel il est monté comme prémices.
Bénie soit sa volonté !

 

La naissance du monachisme : Antoine le Grand

Pendant que ces grands saints combattent les hérésies, une autre révolution, plus discrète celle-là, au moins au début, allait créer sur les rives du Nil l’une des institutions centrales du christianisme, le monachisme.

Le tout avait commencé vers l’an 250, dans un petit village de la Haute-Égypte. Un garçon naît dans une famille chrétienne, et ses parents lui donnent le nom d’Antoine. Un jour, âgé de 20 ans, il lit le chapitre 19 de l’Évangile de Matthieu. Au jeune homme qui lui demande ce qu’il doit faire pour être parfait, « Jésus … dit : ‘Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi !’ »

À cette lecture, Antoine est foudroyé. Et, contrairement au jeune homme de l’Évangile, « il [ ne ] s’en alla [ pas ] tout triste » ; bien au contraire, il vendit tous ses biens et les distribua aux pauvres. Puis il se retira dans le désert, près de la Vallée du Nil, où il s’absorba dans une vie de prières et d’ascèse. Sa réputation grandit très vite et il fut rejoint par de nombreux disciples.

Mais Antoine voulait vivre en solitaire : chaque fois que le désert autour de lui commençait à se peupler d’anachorètes, il partait plus loin et il finit par s’installer dans une grotte lointaine, près de la mer Rouge.

Un jour, il reçut la visite d’un jeune Alexandrin nommé Athanase, qui vécut deux ans dans une grotte voisine, qui l’aima et le fréquenta assidûment.

Saint Athanase écrivit ensuite une Vie de saint Antoine le Grand, qui a fixé pour la postérité l’image de cet humble amoureux du Christ, dont les combats contre le démon furent épiques. Il mourut en 356, plus que centenaire.

L’importance d’Antoine dans la vie et la spiritualité de l’Église ne saurait être minimisée. Il a institué l’érémitisme, cette vie d’anachorète solitaire consacrée à l’adoration de Dieu. Il a contribué à donner leurs lettres de noblesse à la solitude, à la chasteté, la pauvreté, la prière, la méditation et l’ascèse.

Son exemple allait entraîner d’autres jeunes Égyptiens, dont certains allaient cependant suivre une voie différente.

 

Les communautés de vie consacrée : saint Pacôme

Vers l’an 292, un enfant naît dans une famille païenne de la Thébaïde, non loin de Louxor. Ses parents le nomment Pacôme. Au sortir de l’adolescence, il est enrôlé dans l’armée. Quand il est démobilisé et sans ressources, des villageois chrétiens le recueillent. Touché par leur charité, il se convertit à leur foi.

Le désert de la Thébaïde, omniprésent dans cette vallée enserrée entre deux océans de sable, attire le jeune Pacôme. Il s’y retire, comme cet Antoine dont il a vaguement entendu parler. Il mène tout d’abord une vie d’ermite solitaire.

Comme pour Antoine, son exemple attire d’autres jeunes gens, qui tout d’abord vivent isolés dans le désert. Pacôme se convertit peu à peu à l’idée d’une communauté de vie de tous ceux qui veulent se consacrer à l’adoration divine. Il rassemble certains ermites autour de lui et fonde le premier monastère. Pour mieux organiser la vie communautaire, il développe une règle, qu’il écrit en copte, la seule langue qu’il connaisse, et qui est dérivée de l’ancien égyptien.

La communauté partagera des moments de prière et de travail, tout en préservant des heures de solitude. Elle mènera une vie de chasteté, de pauvreté et d’obéissance.

Sa sœur Marie est séduite par cette vie de prière et de vie commune et fonde, sur l’autre rive du Nil, un monastère pour femmes, et y adopte la règle rédigée par son frère.

Plusieurs monastères sont ensuite créés en Égypte. Les gens viennent de partout pour vivre et prier dans les monastères pacômiens. La règle de Pacôme est traduite en grec et en syriaque. Saint Jean Chrysostome l’adapte pour les couvents grecs de la Syrie. Puis saint Jérôme, qui vient en Égypte, la traduit en latin. Benoît de Nursie, le grand saint Benoît, s’en inspire ensuite pour la règle de ses couvents, et à sa suite, tous les moines d’Occident seront les fils spirituels de Pacôme. Toutes les règles des ordres fondés en Occident en adoptèrent les grandes lignes : franciscains, cisterciens, dominicains, jésuites, sans oublier les nombreuses congrégations féminines.

Saint Pacôme meurt en 346, dix ans avant Antoine. Ces deux amoureux du Christ, ces deux chrétiens égyptiens, avaient établi sur une base solide l’un des piliers de l’Église, le monachisme sous toutes ses formes, érémitisme, cénobitisme ou vie communautaire dans le siècle.

Le monachisme va devenir l’un des marqueurs les plus importants de la vie spirituelle de l’Église d’Égypte. Pendant près de deux millénaires, les prières des moines scanderont les tribulations des chrétiens de la Vallée du Nil; les moines joueront aussi un rôle essentiel dans l’éducation de la foi et le leadership de la communauté copte.

 
L’héritage des chrétiens d’Orient

Nous n’avons esquissé que dans les très grandes lignes la naissance, le développement et l’apport des chrétientés d’Orient à la foi, à l’Église et au christianisme en général, au cours des quatre ou cinq premiers siècles qui suivirent la mort du Christ.

Cet apport a été fondamental. Résumons : les évêques, les saints et les penseurs de l’Orient ont diffusé la nouvelle foi, l’ont définie dans un corps de doctrine qui est encore le nôtre, deux millénaires plus tard, avant de passer le relai aux penseurs et aux théologiens de l’Occident.

Sans les combats des Pères orientaux pour réfuter Arius ou Nestorius, nous n’aurions pas compris l’égalité pleine et entière du Père et du Fils, ou la divinité de l’Esprit-Saint, ou le mystère de la Trinité. Les Pères orientaux ont été les premiers théologiens du christianisme. Ils sont, à cet égard, non seulement des Docteurs de la Foi, mais aussi les Pères de la Foi. Ils ont été les pédagogues essentiels des premiers chrétiens, et de ceux qui les ont suivis, jusqu’à nos jours.

Un millénaire et demi plus tard, le christianisme d’Orient est acculé dans ses derniers retranchements. Les enfants d’Athanase ou de Jean Chrysostome vivent une Passion qui est ignorée de beaucoup. Que s’est-il donc passé ?




*Jean Mohsen FAHMY est un écrivain canadien né en Égypte. Il est l’auteur de nombreux romans, récits et essais, couronnés de plusieurs prix littéraires. Fortement impliqué en Église, il a également été Président de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, et Président-fondateur de la Table de concertation du livre franco-ontarien.

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C’est dans un troisième article que l’auteur Jean Mohsen Fahmy aborde finalement la question du sort actuel des chrétiens d’Orient. Voir le numéro format papier de la revue En Son Nom-Vie consacrée aujourd’hui, novembre-décembre 2016.

 


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*Jean Mohsen FAHMY est un écrivain canadien né en Égypte. Il est l’auteur de nombreux romans, récits et essais, couronnés de plusieurs prix littéraires. Fortement impliqué en Église, il a également été Président de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français, et Président-fondateur de la Table de concertation du livre franco-ontarien.

 

Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 74 No. 5 / Novembre - décembre 2016

75 ans