4 saisons

Merci pour l’avenir de la vie religieuse dans le présent !

Monique Thériault, s.n.j.m.*


Monique ThériaultDepuis 1971, j’ai été amenée à scruter de plus près la vie religieuse telle que vécue dans ma propre Congrégation, dans les congrégations du Québec et d’ailleurs dans le monde. Charisme, mission et avenir ont toujours été au cœur de ma réflexion. Durant tout ce temps jusqu’à aujourd’hui, mon intérêt pour la vie consacrée n’a cessé de croître et il est toujours présent. Et j’ose partager ma réflexion actuelle à partir d’une perception toute personnelle de la vie religieuse d’aujourd’hui et de demain.

Aujourd’hui, après plus de cinquante ans d’un vrai « parcours du combattant », il me semble presque impossible de dresser un portrait global de la vie religieuse au Québec. À mes yeux, en 2017, il y a plusieurs réalités qui coexistent : manières de percevoir et de vivre les vœux ; radicalisme ou souplesse dans les aménagements ; engagements fermes ou réajustements continuels à une mission ; présence au monde, aux enjeux et aux gens d’aujourd’hui ou retrait de la vie publique ; relation harmonieuse ou critique à l’égard de l’Église et de la société ; espérance têtue ou une capitulation, parfois ambigüe, face à Un avenir, etc. etc. En gros, je nous perçois comme des groupes de personnes en perpétuelle recherche de sens selon Dieu, dans une société changeante et déchristianisée et qui tentent de concilier un « retour aux sources » avec une pertinence contemporaine qui bouge constamment.

Notre situation revêt, il me semble, depuis presque une soixantaine d’années, toutes les caractéristiques d’un changement de paradigme. Nous avons connu, en gros, les remises en question fondamentales des années 1950 et 1960, les tâtonnements des années 1970 et 1980, les réussites et erreurs des années 1990. Au début des années 2000, des réponses semblaient se pointer à l’horizon, et pourtant, une direction claire n’est toujours pas là, même en 2017 !!! Et sera-t-elle jamais là puisque la vie consacrée est tributaire de la réalité de chaque époque, donc appelée à évoluer continuellement au gré du temps qui passe mais surtout selon les appels de l’Esprit, qui n’est pas à une surprise près…

Nous sommes passés d’une stabilité presque absolue à une ère de changement continu, devenu la norme. À cause de la brièveté de notre vie, nous pouvons trouver le temps long et difficile à cause d’une sorte de vécu chaotique, mais il nous faut entendre la sagesse de l’histoire qui nous enseigne qu’un changement de cette ampleur, ou plutôt d’une ampleur peut-être jamais vue, s’étale souvent sur quelques siècles… Patience alors, même si la créativité se doit d’être au rendez-vous !

 

L’AVENIR DE LA VIE RELIGIEUSE

« En ces années de changements rapides et imprévisibles, en ces années d’instabilité généralisée même dans la vie religieuse, en ces années de grandes mutations, aussi bien au niveau local qu’international, parler de l’avenir est assez périlleux. » Voilà ce qu’en 1996, j’écrivais dans un article.note 1 Après toutes ces années, j’écris la même chose avec encore plus de conviction car les années récentes ont défié presque toutes les perspectives d’alors...

Vatican II a été pour moi, et pour d’autres sans contredit, un souffle d’air frais. TOUT ou presque était remis en question, spécialement les aspects plutôt culturels, juridiques ou non nécessaires à la vie religieuse. J’ai adhéré avec beaucoup d’enthousiasme, comme beaucoup de religieuses de l’époque, aux changements proposés, car je croyais qu’un retour à l’essentiel, suggéré par Vatican II, était en train de s’opérer et que tout se mettrait en place rapidement. Quelle naïveté ! Déjà au XIIe siècle, Pierre le Vénérable écrivait au pape Innocent II : « Dans la vie religieuse, il est plus facile de fonder que de restaurer, de faire du nouveau que de réparer ce qui existe depuis longtemps. »

À partir des années 1980, mon intérêt pour la vie religieuse m’a conduite à bâtir ma propre réflexion quant à son avenir et à la proposer à d’autres qui, en assez grand nombre, ont réfléchi avec moi. À la suite de ces sessions des plus animées, ma conclusion a toujours été la même,  soit : « la vie religieuse est appelée à subsister dans l’avenir, car Dieu a appelé et appelle des personnes, encore et toujours, à vivre un appel particulier ». D’un autre côté, il semblait clair, même à cette époque, que plusieurs congrégations religieuses seraient appelées à disparaître pour être remplacées par d’autres qui étaient en train de se dessiner, ou pour continuer d’exister, à se «refonder », à repartir sur des bases nouvelles. L’histoire nous montre qu’au cours des âges, un grand nombre de congrégations religieuses, pour différentes raisons, sont disparues: 80% selon une étude de Raymond Hostie.note2

Dans les années 80, assez mouvementées, j’avais essayé d’imaginer la vie religieuse de l’an 2000 , entreprise risquée alors car cette réalité était bien lointaine, réalité que nous avons pourtant largement dépassée. En 1996, je disais : « L’avenir est dans le présent.» En 2017, je suis toujours convaincue de la pertinence de cette affirmation, devant l’évidence que les semences de notre réalité d’aujourd’hui étaient déjà là en 1980, même si nous ne les voyions pas encore !!! Et c’est l’espérance qui a été pour nous un moteur puissant de renouveau et de vie.

Cette espérance est toujours là en 2017, « à temps et à contretemps », comme le suggère Daniel Cadrin, o.p.note4 Ce qui soutient mon espérance aujourd’hui ?

• Je vois beaucoup de religieuses et religieux qui vivent, chacun et chacune à sa manière, des gestes concrets, inspirés et soutenus par une spiritualité sérieuse, intense et surtout incarnée en ce temps.

• Je vois des personnes consacrées qui, même à un âge avancé, s’engagent encore avec enthousiasme et publiquement, dans des enjeux d’Église et de société tels que : les nouvelles pauvretés, les droits des femmes, la protection de l’eau, le trafic humain.

• Je vois des consacrés qui, en solidarité avec des jeunes et des moins jeunes, sont préoccupés de donner une voix et une dignité aux « sans-voix », sont engagés dans la protection de l’environnement, engagés dans des milieux interreligieux, interculturels, mobilisés par des causes humanitaires comme l’aide aux pays en voie de développement, l’accueil des immigrants, et j’en oublie. La périphérie appelle et motive de plus en plus fort, surtout avec les appels pressants et répétés du pape François.

 

Ce sont là des pousses, fragiles certes, mais combien encourageantes d’un avenir fécond car, semées en terre, ces pousses risquent de germer et de porter fruit.La voie féconde, elle est là. Antoine de St-Exupéry n’a-t-il pas dit : « Pour ce qui est l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. » Et si malgré tout, comme congrégation particulière, il faut disparaître après avoir rempli notre mission unique, pourquoi pas ? Il est sans doute très sage pour un arbre, qu’après avoir produit fleurs et fruits, de consentir à devenir simple semence qui meurt pour donner vie à d’autres, mais l’arbre vit jusqu’à la fin.

Dans son livre Aimer (quand même) le XXIe siècle, Jean-Louis Servan-Schreiber parle d’un « avenir illisible ». Je suis plutôt d’accord avec lui, mais notre présent, il est là, accessible, et c’est le seul que nous soyons appelés à vivre.  « Le pain d’hier est rassis, le pain de demain n’est pas encore cuit. Il n’y a que le pain d’aujourd’hui! » (Proverbe chinois). C’est dans le présent que Dieu est à l’œuvre et nous aussi.

Le même auteur semble, en un sens, toucher à notre mission en écrivant : « Ce n’est pas une prévision hasardeuse que celle de voir ce siècle, en déficit actuel de sens, réinvestir fortement l’humain». Cela me rappelle la formule utilisée, il y a plusieurs années, par le père. Pedro Arrupe, s.j., : « Devenir des experts en humanité », parole qui me semble d’une pertinence absolue en ces années bouleversantes et souvent déshumanisantes que sont les nôtres. Je crois que c’est à partir de l’humanisation des humains d’aujourd’hui que surgira une nouvelle humanité, orientée vers le don de soi aux autres et à Dieu.

En ces temps difficiles que sont les nôtres, mon amour est fortement sollicité, mon espérance est durement mise à l’épreuve et ma foi demeure intacte en UN avenir pour UNE vie consacrée aux autres et à Dieu. Dans le monde de ce temps, Dieu est à l’œuvre, ne le voyons-nous pas ? Dans la brise légère, Dieu est là, ne le sentons-nous pas ? Puissions-nous nous procurer des antennes capables de capter les ondes mystérieuses qui peuvent venir à la fois du Dieu de l’au-delà et des êtres humains qui crient de partout sur la planète.

Pourquoi UNE vie «consacrée», certes différente de celle que nous avons vécue mais non moins authentique, disparaîtrait-elle de nos écrans radar alors que la soif d’« autre chose qui donne sens à la vie » habite si profondément le meilleur des gens de notre temps ? Pourquoi, en ce siècle des communications, ne pas essayer de devenir « audio-visuels », reflétant sur l’écran de nos vies quelque chose de ce Dieu unique qui est tout pour nous ?

 

La mélodie de l’avenir se crée
dans le présent de nos vies d’aujourd’hui
et sera entendue demain
par qui pourra la capter
sous l’impulsion de l’Esprit…
Et notre mission aura été remplie !      
                                                                                              


Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 76 No. 1 / Janvier - février  - mars 2018


*S. Monique Thériault a œuvré à la revue En Son Nom durant plusieurs années. En plus d’en avoir assuré la direction de 2000 à 2008, elle a été présente au Conseil d’administration de la revue de 2009 à 2015. Une douzaine de ses articles sur la vie religieuse y ont été publiés depuis 1988.

 

Notes

1. THÉRIAULT, Monique, Vie des communautés religieuses, L’avenir est dans le présent, nov.-déc. 1994, p.305-310. 

2. HOSTIE, Raymond, Vie et mort des ordres religieux, Desclée de Brouwer, 1972.

3. THÉRIAULT, Monique, Vie des communautés religieuses, Horizon 2000, sept.-oct. 1988, p. 213-239.

4. CADRIN, Daniel, o.p., En Son Nom, À temps et à contretemps, dans l’espérance !, sept.-oct. 2017, p. 200-206.


 

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