4 saisons

L'urgence du dialogue interreligieux et intervisionnel aujourd'hui

Patrice Brodeur*



Les nouveaux défis liés aux mouvements migratoires

L'augmentation encore rapide de la population mondiale combinée avec les inégalités sociales et les défis du réchauffement planétaire ne font qu'accroître les mouvements migratoires. Ils causent souvent des traumatismes pour les personnes en transition cherchant un refuge permanent. Il en résulte des défis d'intégration éventuelle tant pour les migrants que pour les communautés hôtes. De telles situations ne font que s'ajouter aux couches parfois millénaires de conflits intercommunautaires antérieurs non-résolus. Elles s'incrustent de façons invisibles dans des cultures aux structures trop souvent injustes.

 

Des injustices systémiques

Ces injustices sont de plus en plus dénoncées comme autant d'exemples d’injustice systémique (tel le racisme systémique). Elles sont liées à différentes dynamiques identitaires, dont l’élément de la religion n'est qu'un parmi plusieurs autres (langue, culture, nationalité, genre, classe sociale, orientation sexuelle, statut légal, professionnel, etc.).  Les multiples problèmes contemporains auxquels fait face l'humanité entière n'ont guère de précédent historique, tant dans leurs échelles de grandeur respective que dans leurs complexités internes et leurs codépendances mutuelles.

 

La nécessité de promouvoir différentes formes de dialogue

Un besoin urgent de créativité intellectuelle et compassionnelle est désormais requis de tous les êtres humains. Nous avons à trouver de meilleures façons de (re)donner espoir à l'avenir de l'humanité sur la terre dans toutes les sphères de l'activité humaine et pour tous les groupes identitaires. Une des facettes de cette créativité inclut la promotion de différentes formes de dialogue à une échelle planétaire réellement inclusive de la diversité identitaire.

 

Une définition du mot ‘dialogue’

Commençons d'abord par définir ce terme central qu’est le dialogue, car il en existe une multitude de sens dans le langage familier. Ceci crée, soit des malentendus, soit une perte d'intérêt à son égard. Pour arriver à une définition, voici différents chemins. 

Une approche négative : le dialogue n'est pas une conversation ou discussion, ni une conférence ou consultation, ni une négociation ou un plaidoyer, et encore moins un débat d'idées.

Une approche positive minimaliste
 : le dialogue est un échange mutuel entre deux personnes ou plus qui désirent apprendre les uns des autres. 

Une approche positive maximaliste
 : le dialogue est un ensemble de comportements entre des humains désirant grandir dans leur compréhension mutuelle d'eux-mêmes. Une écoute attentive leur permettra l’échange de leurs conceptions, perceptions, et questionnements sur un ou plusieurs sujets d’intérêt à partir d'un espace sécuritaire pour tous les participants.

Une approche de dialogue dit ‘profond’ : inclut une pratique de l'écoute non seulement active mais aussi compassionnelle où la communication verbale s’élargit pour inclure le ‘dialogue du cœur’. Il s’agit d’un type de dialogue s’instaurant entre deux êtres ou plus, au-delà des échanges verbaux. Dans cet espace, il y a beaucoup moins d'analyse et de jugements des autres. Se met alors, progressivement en place, un processus réciproque d'auto-questionnement et d'un amour d’agapè faisant de l’espace du dialogue, un espace de transformation humaine réciproque de plus en plus profonde.

 

La portée d’une confiance mutuelle

Lorsqu’un dialogue en profondeur est vécu mutuellement, la confiance grandit car il n'est jamais question de ‘changer l'autre’. Chacun reste maître de décider, s'il y a lieu, du rythme de sa transformation personnelle. Cette confiance mutuelle permet éventuellement des réconciliations, voir même des guérisons interpersonnelles et intercommunautaires. Il n'y a pas de troisième partie ‘médiatrice’ pour résoudre un conflit. Grâce à une responsabilisation à la fois personnelle et collective, des situations de conflits sont surmontées. Le cycle récurrent de la violence à long terme, parfois même intergénérationnel, peut être définitivement arrêté. De nouvelles actions communes soutiennent le vivre-ensemble et le bien commun à partir de collaborations saines et durables à long terme.

 

Une dynamique favorisant la paix

Un dialogue dans la confiance permet une transformation des dynamiques de pouvoir injuste en cercles de renforcements mutuels par l’application de ce que l’on appelle ‘le triangle de la Dynamique de l’autonomisation (The Empowerment Dynamyc - T,E.D.)’.  Grâce à cette dynamique, les sentiments de victime, bourreau ou sauveur éprouvés dans une situation d’injustice sont renversés positivement. ** C'est la seule façon d'arriver à la ‘paix positive’, préconisée par le professeur norvégien Galtung, fondateur de la science de la paix.

 Le dialogue passe donc, petit à petit, d'une technique de communication pour améliorer les compréhensions mutuelles en un mode de vie durable (sans nécessairement arriver à un consensus, quoique cela puisse se produire). Ce mode de vie est applicable à toutes les sphères de nos interactions humaines et au-delà.

Dans une perspective simple, on peut parler de trois dimensions du dialogue toujours en interaction les unes avec les autres : le dialogue avec soi-même (à l'intérieur de soi) ; le dialogue avec les autres (personnes ou possiblement  avec d'autres formes de vie, par exemple animales) ; et le dialogue avec l'Autre (où l'Au-delà, etc.) [voir tableau 1 ici-bas].

 

Six types de dialogue

Il est aujourd'hui, impératif de trouver une façon de se parler capable de nous humaniser mutuellement. Le dialogue permet justement un réajustement de nos perceptions sur les autres, et sur soi-même. Il encourage à découvrir que la réalité est toujours plus complexe qu'initialement envisagée, mais aussi plus riche et intéressante.
Notons qu’il existe plusieurs types de dialogues : interculturel, interreligieux, intercivilisationnel, pour ne commencer que par les trois plus connus. Mais il y a aussi le dialogue interspirituel, intervisionnel, ou intergroupe. Toute forme de dialogue peut susciter un  émerveillement devant la richesse des identités. Des frustrations ne pourraient résulter que de l'emphase donnée à un élément identitaire au-dessus des autres.

 

L’importance d’en pratiquer plusieurs

L'important est finalement de découvrir par la pratique de plusieurs types de dialogue que chaque personne a son importance et sa compréhension de la réalité. Par exemple, le dialogue intergénérationnel peut sauver les dynamiques à l'intérieur d'une famille, tant nucléaire qu'élargie. De même, il existe une diversité de types de dialogues interreligieux qui ne sauraient être jugés les uns par rapport aux autres, comme si une forme particulière serait supérieure aux autres.

 

La Conversation interreligieuse canadienne

Au Canada, l'organisme ‘la Conversation interreligieuse canadienne’ est d'une très grande variété religieuse et spirituelle à cause des multiples vagues d'immigration de provenance mondiale. En raison de cette grande complexité, il a fallu une dizaine d'années de dialogue avant de pouvoir arriver à mettre sur pied une structure organisationnelle inclusive et pancanadienne solide.

 

Des dialogues formels ou non

Les dialogues peuvent être formels (ou institutionnels) ou informels. Les dialogues bilatéraux par exemple, (judéo-chrétien, islamo-chrétien, judéo-musulman, sikho-hindou, bouddho-musulman, ou christo-confucéen, parmi tant d'autres) sont souvent perçus comme étant pour les ‘dignitaires religieux’ ou ‘représentant religieux’ entre eux. Ceux-ci causent trop souvent, mais indirectement plus que par mauvaise intention, l'exclusion de beaucoup de femmes jouant des rôles de plus en plus importants au sein de divers groupes religieux. De plus, dans ces dialogues formels, il y a souvent exclusion des plus jeunes générations.

C'est ainsi que d'autres types de dialogue dit ‘informels’ ont émergé depuis un demi-siècle environ. Ils sont vitaux pour assurer que tous les êtres humains puissent être inclus dans l’un ou l’autre des types de dialogue en général, et de dialogue interreligieux et interspirituel en particulier - si le ‘religieux’ et/ou le ‘spirituel’ leur importe. Pour ceux ne s'identifiant pas à une identité religieuse particulière, il existe le ‘dialogue interculturel’, entre autres.

 

Le dialogue intervisionnel

Une solution possiblement plus adéquate, incluant à la fois la diversité des ‘religieux’ et des soi-disant ‘non-religieux’ est représentée par la création d'un nouveau type de dialogue : le ‘dialogue intervisionnel’, qui est le plus large. Il inclut à la fois le dialogue interreligieux et le dialogue interculturel [voir tableau 2]. Le dialogue intervisionnel se veut inclusif de toutes les identités pouvant se vivre chez un être humain, quelle qu’en soit leur hiérarchie respective à l'intérieur de ce qu’une personne comprend d’elle-même. Le dialogue intervisionnel représente un exemple d'une approche récente à la fine pointe de la créativité à la fois intellectuelle et compassionnelle où chaque être humain trouve une place. Le défi de l'inclusion parfaite y est relevé, tant par sa nomenclature que par sa conceptualisation théorique et son application pratique à tous milieux de vie humaine.
Les formes de dialogue sont donc multiples. À chacun d'y trouver celle(s) qui lui convient davantage, et d’en rechercher la pratique le plus fréquemment possible. Nos vies tant personnelles qu'intercommunautaires en seront enrichies. Le dialogue est un mode à la fois de résolution et de prévention des conflits, fort urgent à mettre en pratique dans tous les secteurs des activités humaines.
                                                                                                   patrice.brodeur@umontreal.ca
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*Patrice Brodeur est professeur agrégé à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal. Il fut titulaire de la Chaire de recherche du Canada (junior) « Islam, Pluralisme et Globalisation » de 2005 à 2015. Islamologue et expert en dialogue interreligieux, il est également conseiller sénior pour le Centre International de Dialogue à Vienne en Autriche. Ses publications incluent plus d'une trentaine d'articles, chapitres et livres. Il a aussi contribué à une centaine de formations en dialogue de par le monde. 
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** En d’autres mots, au lieu de se considérer comme une victime d’injustice, la personne apprend à agir en tant que créatrice de solutions. Au lieu de voir en l’autre, un bourreau, elle  découvre une personne la mettant au défi d’apprendre du neuf. Enfin, au lieu d’être une victime passive en attente d’un sauveur, elle recherche elle-même, des ressources pour se mettre debout  - une personne-ressource, un.e coach, des livres…

 

 

 


Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 77 No. 1 /janvier - février - mars 2019

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Nos revues y sont disponibles en format PDF de 1942 à 2006