Cerisier en fleurs

Une fenêtre sur le christianisme et l’interreligieux au Japon

Gaston Petit, OP*
Propos recueillis par Diane Marleau

 

Comprendre la perception de Dieu au Japon


La langue des Japonais nous permet de saisir rapidement la complexité d’un échange sur Dieu entre un chrétien occidental et un Japonais non initié à la culture chrétienne. D’un simple point de vue grammatical, le verbe si important en français, n’a aucun aucun temps ni aucune déclinaison en japonais. Il est toujours à l’infinitif. Il y a un passé et un présent qui implique le futur. Quant aux articles, ils n’existent pas ; il n’y a pas de singulier, ni de pluriel. Si je dis Dieu, est-ce un dieu, une déesse, des dieux, des déesses ? Ce n’est qu’un premier point. Bref il n’y a absolument rien de notre grammaire, de notre syntaxe et même de notre logique dans la langue japonaise - rien, rien, et encore rien..






Les deux principales religions


Les deux principales religions au Japon sont le shintoïsme, religion dont l’origine se perd dans la nuit des temps, et le bouddhisme originellement importé de l’Inde en passant par la Chine et la Corée pour arriver au Japon vers le Ve et VIe siècles. Bien que jadis il y ait eu des guerres de religions entre le bouddhisme et le shintoïsme, aujourd’hui toutes les religions ont droit de cité. Donc, si l’on parle de religion japonaise, de laquelle s’agit-il ? Pour les Japonais non chrétiens, Dieu n’est pas une personne… leur religion est souvent empreinte de chamanisme. Dieu, c’est quoi, c’est qui ? Les Japonais sont souvent et bouddhistes et shintoïstes à la fois. Le proverbe dit qu’il nait shintoïste et meurt bouddhiste ! À la différence des temples bouddhistes où l’on retrouve la figure de Bouddha et de saints bouddhistes, il n’y a pas d’iconographie dans les sanctuaires shintoïstes ou très peu. C’est un miroir que l’on retrouve habituellement dans ces sanctuaires. Il rappelle la phrase de Socrate ‘Connais-toi toi-même’.


Le mythe fondateur de la création du Japon


Si l’on remonte au mythe fondateur du Japon, nous retrouvons l’histoire d’une pléthore de dieux et de déesses qui créèrent tous les éléments de la nature sans ordonnance aucune.

Au commencement, était le Chaos sans limite ni forme réelle, mais porteur de germes. Une divinité apparut puis une myriade d’autres suivirent, leur nombre varie selon les divers récits. Il y eut sept générations de divinités qui laissèrent place à la huitième. Dans cette dernière apparurent Izanagi l’« Homme qui invite », et sa soeur Izanami, la « Femme qui invite ». De leur union naquirent plusieurs îles et plusieurs divinités sans attributs particuliers. Suite à bien des déboires de divorce avec son épouse, Izanagi se baigne dans la rivière Tsukushi pour se purifier. Là de son œil droit naît Amaterasu la « Déesse qui fait resplendir le ciel », et de son œil gauche, le dieu de la lune. Amaterasu demeurera toujours une déesse des plus vénérées au Japon.

Même si on ne le dit pas et qu’on ne les analyse pas, les mythes demeurent pour tous et chacun à des degrés divers peu importe la culture dans laquelle on est né. La religion shintoïste s’est développée à partir de ce concept mythique schématisé plus haut et le japonais vit enrobé de ses rejaillissements. Il est important de noter que les dieux japonais n’ont créé que des îles (très nombreuses au Japon), il n’est pas question du reste du monde !


Ce qu’il en est de la croissance du Japon


Le peuple Japonais est issu d’une part de migrations du sud en suivant les îles vers les Philippines, Okinawa. D’autre part, il y a toujours eu des migrations par l’ouest, plus spécialement par la Corée, de Coréens et de Chinois. Un groupe ethnique différent serait venu par le nord de l’Asie, de Russie, Sibérie et de Mongolie, ce sont les Aïnus vivant aujourd’hui au nord de l’île de Hokkaido. Les hommes de cette ethnie sont particulièrement barbus. Ces gens possèdent leur propre langue, portent des costumes fort différents aux motifs très caractéristiques et vouent un culte à l’ours. Une hypothèse est qu’ils seraient les autochtones des îles, les descendants les plus directs des populations Jômon (période de la préhistoire du Japon 14,000-300 av, J.C.)


Un Japonais peut adhérer à plus d’une religion


Les Japonais peuvent dire qu’ils sont shintoïstes, bouddhistes et chrétiens tout à la fois. S’il est coutumier pour eux d’utiliser le terme ‘chrétien‘, le mot ‘catholique’ l’est plus rarement. Le concept d’exclusivité d’une religion n’existe pas pour eux mais il existe, par ailleurs, plusieurs sectes religieuses.

Après avoir baptisé l’enfant d’un couple japonais chrétien fréquentant la paroisse des Dominicains à Tokyo alors que le père Girard était curé, ce couple l’a plus tard invité avec le père Gaston Petit à participer à un événement religieux organisé par une secte à laquelle ils appartenaient.

Plusieurs centaines de personnes y prenaient part dans une très grande esplanade à ciel ouvert et plusieurs constructions. Des haut-parleurs diffusaient des messages spirituels pendant que tous les gens marchaient lentement dans des lieux spacieux et très propres. Il ne semblait pas y avoir de temple principal. De nombreux miracles en train de se produire étaient annoncés les uns après les autres. Sur le coup de midi, chaque individu devait s’immobiliser où qu’il soit pour entendre une prière prononcée par quelqu’un qu’on ne voyait pas. Suivait un temps de restauration où il y avait de la nourriture pour tous. Atmosphère étrange, comme flottante de quiétude. Au final, sans le savoir, les gens subissaient « un véritable lavage de cerveau ». J’avais l’impression de voir des robots déambuler !


Une messe chrétienne chez les Japonais


Et voici un exemple de la vie des descendants de chrétiens cachés (kakuré kristians) depuis le temps des persécutions (XVIe s.) rapporté au père Gaston Petit par ce même confrère qui a vécu durant six mois à Nagasaki. Ville de la naissance du christianisme au Japon. Cette expérience lui a été rapportée par le prêtre chez qui il demeurait.

Dans une humble maison de kakuré kristians, en guise de la célébration de l’eucharistie, les Japonais prennent du riz et du saké (vin de riz) durant un repas. Si par hasard un non-chrétien arrive, les gens continuent à prendre le repas sans plus. Une cène correspondant au sens théologique d’une messe. Quoi dire des mots qu’ils marmonnent durant ce temps qui ne sont plus le latin des premiers missionnaires…

Au XVIe siècle, quand les missionnaires sont venus au Japon, tout se déroulait en latin y compris l’enseignement du Pater Noster. Or, les sons du latin ne sont pas les mêmes que les sons de la langue japonaise. Il en est résulté que les Japonais enseignaient ensuite phonétiquement le Pater Noster à leurs enfants sans comprendre le sens de ce qu’ils leur enseignaient. Et aujourd’hui la tradition continue… Certaines bibles ont aussi été écrites par des kakuré kristians, mais encore là le texte s’est très vite éloigné de celui de la bible chrétienne traditionnelle. Des exemplaires de ces bibles précieusement conservées ont été étudiés par des spécialistes. J’ai lu certains articles sérieux à ce sujet. Mais alors que certains Japonais (impossible de placer un chiffre) continuent à pratiquer d’anciennes habitudes ‘chrétiennes’ du passé, surtout dans les îles au sud de Nagasaki, la très grande majorité de chrétiens adhère tout de même au christianisme romain contemporain.

Petit problème cependant pour ces gens, ils ont une foi réelle qui n’est pas aussi cataloguée que la nôtre. Nous avons une structure théologique qu’ils n’ont pas. Ils croient mais...

Un autre exemple laissant voir la présence du christianisme passé et présent a été rapporté par le père Paul-Henri Girard. Au lendemain de son arrivée à Nagasaki, le curé lui a demandé de l’accompagner aux funérailles qu’il célébrait d’un ‘évêque’ « chrétien caché » kakuré kristian s’étant converti avant sa mort au christianisme romain. Le fils de cet évêque, présent à la cérémonie, allait maintenant prendre la relève. Bien que son père soit passé au christianisme romain actuel de son vivant, son fils ne l’était pas. Ce dernier allait donc devenir l’évêque d’un groupe de kakuré kristians. Un cas parmi d’autres…


Comment se fait l’évangélisation au Japon ?


On ne commence pas par enseigner la Trinité bien entendu ou avec l’enseignement d’autres dogmes mais avec le Nouveau Testament. On parle de Jésus, de ses enseignements, de sa Sagesse, même si la sagesse chrétienne diffère de celle des Japonais, et implique d’autres valeurs de vie. Ces enseignements à la façon des sages asiatiques et les concepts qu’ils contiennent les intéressent.


L’importance des paroisses


La paroisse n’est pas territoriale comme au Québec. Plutôt que d’aller à une église près de chez eux, certains paroissiens de notre paroisse font une heure de trajet pour venir à la messe le dimanche, laquelle dure une heure ou plus. Après quoi un goûter léger et du café sont vendus par des paroissiens au profit de l’église. Ce temps de rencontre et d’échange permet aux gens d’approfondir leurs liens autour d’un goûter en commun. Les grandes fêtes de Noël et de la Semaine Pascale sont bien fréquentées. La grande fête du Festival de l’automne avec son bazar et ses ventes d’objets divers emporté par les paroissiens, une petite foire, connaît aussi un grand succès de participation.

Alors que les amitiés se font habituellement au collège et plus tard en milieu d’affaires, les liens tissés à l’église vont plus loin. Ces rencontres dominicales permettent à des groupes de personnes très fidèles et dévouées de fréquenter une même paroisse, un même groupe, durant parfois des dizaines d’années. J’ai connu plusieurs cas de trois ou même quatre générations d’une même famille.  


Ainsi, le christianisme a finalement pu survivre dans le milieu interreligieux du Japon Deux millions de chrétiens représentant moins de 2 % de la population s’y retrouvent encore aujourd’hui. Un million d’entre eux sont catholiques selon les registres paroissiaux.


Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 77 No. 1 /janvier - février - mars 2019

 

*Né en 1930, à Shawinigan, Québec, Canada, Gaston Petit a été ordonné dans l’Ordre des Dominicains en 1959 et vit au Japon depuis 1961. Pendant de nombreuses années, son atelier à Tokyo a été un centre pour des artistes en gravure, jeunes et professionnels, japonais et étrangers. Il est l’auteur de deux livres sur l’estampe et de nombreux articles sur le sujet. En tant qu’artiste, il est également connu en tant que peintre, artiste du vitrail, muraliste et pour ses travaux avec des architectes. Il a exposé dans de nombreux pays. Ses œuvres font partie de collections de musées tels que le British Museum (Royaume-Uni) le musée Ikeda du XXe siècle (Japon) et le musée Pierre Boucher (Canada), pour ne citer que quelques exemples.

 

Site Web : gastonpetitop.com

Adresse courielle : gaston.pet@gmail.com

 

Photo par Frame Harirak site Unsplash

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