Feuilles de chêne

Ce que j'ai appris de nos frères et soeurs du Proche-Orient

Timothy Radcliffe, OP

 

Teilhard de Chardin disait : « L’avenir est entre les mains de ceux qui auront su donner aux générations de demain des raisons de vivre et d’espérer. » Je pense que c’est notre plus grand défi aujourd’hui, donner espérance aux jeunes. C’est plus difficile qu’à l’époque où j’étais étudiant, dans les années soixante, quand tout semblait possible. Quand j’ai étudié à Paris, les murs portaient le slogan de notre génération : « L’imagination au pouvoir, tout le pouvoir à l’imagination. » Aujourd’hui, l’optimisme de ce temps est terminé. L’avenir est plus incertain. Dans les dernières semaines, les États-Unis et la Russie ont tous les deux mis en suspens leur engagement envers un traité des armes nucléaires. Nous voyons dans le monde la montée d’États voyous, de mouvements populistes, de crime violent, de fondamentalisme religieux, et la menace de catastrophe écologique. Aussi, nous avons vraiment besoin d’une dose d’espérance.

Comment pouvons-nous, parents, enseignants, prêtres, assistants de service social, frères et sœurs dominicains, donner espérance aux générations de demain ? Je ne suis pas un expert en Islam, ni sur la politique du Proche-Orient. Mais il se trouve que j’ai pu visiter l’Algérie à trois reprises au cours des deux dernières années, ainsi que l’Égypte, la Turquie, le Liban, la Syrie, et plusieurs fois l’Irak, la première avec Daniel Cadrin. Mes visites furent brèves, mais les chrétiens de ces lieux de souffrance m’ont aidé à mieux comprendre ce qu’espérer veut dire. Voilà ce que j’aimerais partager avec vous aujourd’hui.

J’ai visité Bagdad en 1998 avec Daniel, alors qu’une « zone d’exclusion aérienne » était imposée à tout le pays par les Américains et les Britanniques. J’ai passé une nuit blanche après avoir appris par le BBC qu’on attendait un raid de bombardement par les États-Unis et le Royaume-Uni. Pour moi, ça aurait été irritant d’être tué par une bombe britannique !

Au petit-déjeuner, le lendemain, je discutais avec un des frères, Youssef, qui est maintenant l’Archevêque de Kirkouk. Je lui ai demandé s’il se faisait du souci à l’idée d’être tué. Il m’a répondu : « Si tu vis avec la mort depuis si longtemps, tu ne te fais pas de souci à l’idée de mourir. La seule question est de savoir si tu crois à la résurrection ! » Quand on vit en permanence sous une menace de mort, les petits soucis qui dominent si souvent la vie – comme : « Que vais-je manger au dîner ? », ou  Vais-je recevoir une bonne critique pour mon livre ? » – sont vite effacés. 

Les recherches menées par l’Université de Londres ont montré que les préoccupations principales des millénaires à Londres étaient liées à trois choses : un manque de vin Prosecco, les avocats (les fruits) étaient trop durs ou trop murs, et l’oubli du mot de passe de leurs ordinateurs. Je partage la dernière préoccupation, mais les avocats à Baghdad sont toujours parfaits !

Une sœur dominicaine en Irak m’a dit qu’il y a deux mots en arabe pour traduire le mot « espérance ». Il y a amal, qui signifie « optimisme ». Et il y a raja, qui signifie « espérance en Dieu ». Ils ont perdu presque tout amal, l’optimisme. Le gouvernement irakien est faible; ils ne font pas confiance en l’Occident qui, croient-ils, ne s’intéresse qu’à leur pétrole. Ils n’ont pas d’optimisme face à l’avenir. Mais, tant bien que mal, ils ont gardé vivante leur espérance en Dieu. Cela déborde en une joie qui ne cesse jamais de me surprendre. C’est pourquoi j’aime y retourner. Il n’y a rien de mieux que de séjourner en Irak pour remonter le moral.

Pourquoi est-ce ainsi ? Parce qu’on y découvre que plusieurs des choses que nous faisons ici, sans y réfléchir, sont là-bas remplies d’espérance. Aussi, je vais regarder ce qui en est de prier, de chanter, d’étudier, de faire les bonnes choses qu’il est nécessaire de faire, et de demeurer fidèles. Nous faisons cela ici et en Angleterre. Mais au Proche-Orient, leur beauté et leur espérance me sont révélées d’une manière nouvelle.

 

Prier

La première manière d’exprimer notre espérance est, bien entendu, la prière. Herbert McCabe, un dominicain anglais, a écrit : « Des gens sur un bateau en train de sombrer peuvent se plaindre de beaucoup de choses, mais pas d’avoir des distractions dans leurs prières[1]. »

Par-dessus tout, on découvre ce que « célébrer l’Eucharistie » veut dire. Il y a deux ans, je me suis rendu brièvement en Syrie avec une petite délégation, conduite par Mairead Maguire, qui a reçu le Prix Nobel de la Paix pour son travail en Irlande du Nord. Nous logions dans un Carmel à mi-chemin entre Damas et Homs. La ligne de front avec Daesh n’était qu’à trois ou quatre kilomètres. Toute la nuit nous avons été tenus en éveil par le bruit des tirs. Je partageais une chambre avec un prêtre anglican qui ronflait héroïquement. Mais au moins, quand les canons ont tiré à environ cinquante mètres de notre, chambre, il s’est réveillé pour un bref moment ! Maintenant je comprends la bénédiction d’être célibataire, l’absence de ronflements ! Chaque matin, la cloche sonnait pour l’Eucharistie, et je me suis demandé ce qu’en pensaient les djihadistes quand ils l’entendaient depuis leur camp.

Jésus a célébré la dernière Cène en s’apprêtant à affronter sa passion et sa mort. Il a transformé son assassinat en don de la vie éternelle. Chaque fois que nous célébrons le Repas du Seigneur, nous le faisons face à la mort. Habituellement, cette vérité est cachée à mon esprit ; mais en Syrie, alors que nous étions réunis dans la chapelle, cette vérité a été à nouveau dévoilée, parce qu’il y avait des gens à quatre kilomètres qui auraient eu un grand plaisir de nous décapiter ! Cette expérience m’a été d’un grand secours, il y a deux ans, alors que je venais de subir deux interventions pour un cancer et que l’ombre de la mort s’était faite plus sombre pendant un moment.

Peut-être est-ce pour cela que les habitants de zones de souffrance célèbrent vraiment l’Eucharistie avec une joie que nous ne voyons pas toujours en Occident. La signification profonde de l’Eucharistie est alors palpable, c’est l’Alliance pour la vie éternelle. Alors, aller à la messe n’est plus une obligation, parfois pénible et ennuyeuse, mais la joie de ceux pour qui la mort a perdu son aiguillon.

 

Chants et musique

L’évangile de Marc nous dit que le repas pascal de Jésus s’est conclu par le chant d’un psaume, avant qu’il n’entre dans sa passion : « Après le chant des psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers » (Mc 14,26). C’était probablement la deuxième partie du Hallel, les Psaumes 113 à 118 dans lesquels nous louons Dieu « car éternel est son amour ». Jésus affronte la mort avec un chant. Là-bas, pas loin de Daesh, nous chantions. La beauté de leur chant des psaumes en arabe me hante encore.

C’est ainsi que nous, chrétiens, avons l’habitude d’affronter la souffrance et la mort : avec des chants et de la musique. En février 2015, quand vingt-et-un chrétiens coptes égyptiens ont été décapités sur une plage de Libye, ils sont morts en chantant pour Jésus.

Quand un de nos frères dominicains est en train de mourir, c’est notre tradition que la communauté se rassemble autour de son lit et chante le Salve Regina. Parfois, certes, un frère a ouvert un œil en se demandant si nous n’étions pas un peu pressés ! J’espère qu’à l’heure de ma mort, la dernière chose que j’entendrai sera le chant de mes frères, probablement avec des fausses notes !

J’ai quitté brusquement Jérusalem pour être avec mon père quelques jours avant sa mort. Je lui ai demandé s’il y avait quelque chose que je pouvais faire. Il m’a demandé d’apporter son walkman afin qu’il puisse entendre Le Requiem de Mozart et Les Sept dernières Paroles du Christ en Croix de Haydn. Peut-être est-ce une réaction universelle face à la mort. Ce n’est que par le chant et la musique que nous pouvons exprimer notre espérance face au silence de la mort.

L’opéra de Tansey Davis Entre des Mondes (Between Worlds), a été créé il y a trois ans. Il évoque la destruction des Tours Jumelles (Twin Towers) à New York le 11 septembre 2001. Certaines personnes ont été choquées que quelqu’un puisse composer un opéra au sujet d’un événement aussi horrible, mais peut-être était-ce la seule façon d’affronter sa brutalité. L’auteur du livret, Nicholas Drake, a dit : « Nous pensions que donner une place, au cœur du drame, au pouvoir transformateur de la musique, pourrait nous permettre de mesurer l’ampleur de la tragédie du 11 septembre, et peut-être de découvrir une sorte de rayon de lumière dans cette obscurité. Il semble que la musique a pu aider quelques personnes ce jour-là. Un responsable de la sécurité a chanté des hymnes aux gens qui descendaient les escaliers pour leur donner du courage. Des proches, qui ne savaient pas trop que dire au téléphone à ceux qu’ils aimaient, ont entonné des chants avec eux. »

Un jour d’avril 2015, dix-neuf personnes furent tuées par des voitures piégées dans l’ouest de Bagdad. Karim Wasfi, le directeur de l’Orchestre Symphonique National d’Irak, est allé sur le lieu de la première explosion avec son violoncelle, et au milieu des décombres il a joué une pièce de sa composition intitulée Un air mélancolique pour pleurer Bagdad (Baghdad Mourning Melancholy). Il a dit par la suite : « Je voulais montrer ce que peut être la beauté devant le spectacle hideux des voitures-suicides, et exprimer mon respect pour les âmes des victimes. » Depuis ce jour, il a joué sur d’innombrables sites bombardés de la ville.

Je pourrais poursuivre et parler encore, par exemple, de la façon dont les gens affamés de Leningrad ont joué la Septième Symphonie de Chostakovich quand la ville était assiégée par leurs ennemis. Chanter et faire de la musique fait partie de la vie ordinaire chrétienne, mais c’est seulement dans des situations de souffrance et de danger mortel que l’espérance profonde est dévoilée.

Mais nous devons nous tourner vers une autre manière qu’ont nos frères et sœurs de témoigner de leur espérance. Une manière qui est proche de la vôtre, ici, à l’Institut de pastorale : ils enseignent !

 

Enseigner

Dans tout le Proche-Orient, dans les villes en ruines et dans des camps de réfugiés, vous trouverez des chrétiens qui enseignent. Dans la zone de guerre qu’était Bagdad, les sœurs dominicaines dirigent toujours deux écoles ouvertes aux enfants de toutes religions. Frère Youssif Mirkis OP, l’actuel Archevêque de Kirkouk, fonda l’Académie des Sciences humaines de Bagdad. Il y avait cinq cents étudiants, la plupart musulmans. Ils étudient la philosophie, la sociologie, et l’anthropologie, ou encore l’anglais et le français. Est-ce fou d’assister à des cours sur Wittgenstein tandis que Daesh décapite des gens ?  Mais, au cœur de cette violente tempête du fondamentalisme, l’Église doit se cramponner à sa confiance en la raison. Le logo de cette Académie de Bagdad est le blason dominicain, avec au centre un grand point d’interrogation. Ici, il n’y a pas de questions interdites. Un frère de ma province, Vincent McNabb, disait aux novices : « Pensez à n’importe quoi, mais pour l’amour de Dieu pensez[2] ! »

Nous avons visité Homs en Syrie. La ville était largement détruite. Nous avons prié près de la tombe du jésuite hollandais Frans van der Lugt, qui avait refusé de quitter la ville quand la violence a commencé en 2014. Le 7 avril, quelqu’un est entré dans le jardin et l’a abattu. Lors de notre visite, nous avons rencontré un jésuite égyptien qui faisait la classe aux enfants. Il était là, fidèle à son poste.
L’étude, surtout dans des moments de crise, exprime notre espérance qu’à la fin tout fera sens. Une souffrance atroce peut nous pousser à douter que tout puisse avoir une signification.

Quand saint Oscar Romero a visité le lieu d’un massacre perpétré par l’armée salvadorienne, il a découvert le corps d’un jeune garçon gisant dans un fossé. « Ce n’était qu’un gamin, au fond du fossé, le visage tourné vers le ciel. Tu pouvais voir les trous faits par les balles, les bleus dus aux coups, le sang séché. Ses yeux étaient ouverts, comme s’il demandait pourquoi il est mort et ne comprenait rien[3]. » Le désespoir est l’effondrement de tout sens. Vaclav Havel, ancien dramaturge et Président de la République tchèque, affirmait que « l’espoir n’est pas la conviction que quelque chose finira bien, mais la certitude qu’elle a un sens, indépendamment du résultat[4]. »

Primo Levi décrit comment un jour, à Auschwitz, il avait si soif qu’il cassa un glaçon afin de pouvoir le sucer : « Un garde grand et corpulent, qui rôdait dans le coin, me l’arracha brutalement. – Warum?, Pourquoi ?, lui ai-je demandé dans mon pauvre allemand. Hier ist kein Warum, Ici il n’y a pas de Pourquoi. »

Enseigner dans les camps d’Irak ou de Syrie, ou à Montréal, est une expression de notre espérance qu’en fin de compte, tout aura un sens. Cela nous prépare pour la révélation ultime, lorsque nous verrons Dieu face à face. Saint Paul dit : « À présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu » (1 Co 13,12). L’étude est l’anticipation de cette révélation finale, du jour où tout pourra être compris.

Nous étudions non seulement des textes mais aussi des visages, et nous apprenons à déchiffrer leurs luttes, leurs peurs et leurs espoirs cachés. Pendant un voyage en Algérie, j’étais en voiture dans le Nord-Sahara avec Jean-Paul Vesco, l’évêque dominicain d’Oran. Les vols avaient été annulés à cause des troubles civils. Nous sommes tombés en plein accrochage entre la foule et l’armée. Finalement, notre voiture s’est trouvée entourée par des gens armés de pierres. Je n’oublierai jamais le visage d’un jeune homme qui se tenait devant nous avec une pierre de la grandeur d’un ballon de foot. Son visage exprimait la colère, mais sous la colère on pouvait voir des vagues de peur, et sous la peur, je pouvais voir le visage d’un jeune homme doux, de quelqu’un digne d’être
aimé. Toutes ces émotions qui déferlaient sur son visage, toute la complexité d’un être humain ! Je me demande s’il a vu les miennes !

 

Des œuvres bonnes

Je vais mentionner un dernier signe d’espérance, que j’ai rencontré dans ce genre d’endroits difficiles : accomplir de bonnes œuvres, juste pour elles-mêmes.

Quand j’ai visité Bagdad en 2014, nous avons rendu visite aux Sœurs de Charité qui s’occupent d’enfants handicapés abandonnés par leurs familles. Je ne peux pas oublier le visage grave de Nura, née sans jambes ni bras, mais qui donne à manger aux plus jeunes enfants avec une cuillère qu’elle tient dans sa bouche. Nous avions aussi éprouvé beaucoup de joie dans la maison tenue par deux vierges consacrées, et qui accueille des femmes de toutes religions abandonnées par leurs familles.

Voici des œuvres bonnes faites pour elles-mêmes, sans arrière-pensée. Saint Paul dit aux Éphésiens : « Nous sommes en effet l’ouvrage de Dieu, ayant été créés dans le Christ Jésus en vue des œuvres bonnes que Dieu a préparées d’avance pour que nous les pratiquions » (Ep 2,10). Chaque jour nous découvrons les œuvres bonnes que Dieu a préparées afin que nous les accomplissions aujourd’hui. Nous en ignorons les conséquences ultimes. Elles ne sont pas faites dans un but utilitaire, mais seulement pour la fin que Dieu leur donnera.

Dans le camp de concentration d’Auschwitz, Primo Levi a rencontré un Italien appelé Lorenzo, qui lui a donné chaque jour une partie de sa ration de pain. Il a écrit : « Je crois que c’est vraiment grâce à Lorenzo que je suis en vie aujourd’hui. Non pas tant à cause de son aide matérielle que parce que, par sa présence et sa façon naturelle et simple d’être bon. Il m’a constamment rappelé qu’il existe encore un monde en dehors du nôtre, un monde où existe quelque chose ou quelqu’un qui est toujours pur et intègre, ni corrompu ni sauvage… C’était quelque chose de difficile à définir, comme une vague possibilité de bien, mais pour laquelle il valait la peine de survivre. Grâce à Lorenzo, j’ai pu ne pas oublier que j’étais moi-même un homme[5]. »

On peut se demander quelle est l’importance de petits actes de bonté en zone de guerre. Est-ce qu’ils font vraiment une différence? Oui, je l’ai vu de façon profonde quand je suis allé en Algérie pour la béatification des 19 moines, frères et sœurs qui sont demeurés sur place quand la violence a éclaté dans les années 90, qui l’ont fait par amour pour leurs amis musulmans et qui ont été martyrisés. Quand l’archevêque a dit à une soeur, vous feriez mieux de partir ou vos vies seront prises, elle a répondu: « Nos vies sont déjà données. » J’ai demeuré avec un de nos frères qui était évêque, Pierre Claverie, quelques jours avant son meurtre. Il savait qu’ils viendraient à lui, parce qu’ils ne pouvaient supporter qu’un évêque catholique soit ami avec des musulmans.

Pierre a explosé avec son chauffeur, un musulman qui s’appelait Mohamed Boukichi. Mohammed est allé le chercher à l’aéroport et quand ils sont arrivés à la maison de l’évêque, ils étaient attendus. Le mur avait été bourré de dynamite qui a pris feu au moment de leur retour. Quand je suis arrivé pour les funérailles, trois jours plus tard, il y avait une religieuse qui ramassait encore leurs restes, avec une cuillère.

Mille musulmans sont venus à ces funérailles. À la fin, une jeune femme a donné un témoignage, disant qu’elle était revenue à l’Islam à cause de Pierre. Il était aussi l’évêque des musulmans. Peu à peu un murmure en arabe a rempli la cathédrale. J’ai demandé ce qu’ils disaient : « Il était aussi notre évêque. Il était l’évêque des musulmans. » Maintenant, sa tombe est couverte de fleurs laissées par des chrétiens et des musulmans.

Quand je suis retourné à Oran pour la béatification de ces religieux en décembre dernier, nous avons reçu une extraordinaire bienvenue de la part des autorités musulmanes. Le Ministre des Affaires religieuses, Mohamed Aïssa, a exprimé « l’entière satisfaction du gouvernement en regard de ces béatifications. Il y avait des centaines d’officiels musulmans venus pour partager notre célébration. Leur présence a été accueillie avec un tonnerre d’applaudissements. Le soir, nous sommes tous allés à une pièce de théâtre à propos de Pierre l’évêque et son chauffeur musulman. La mère de Mohamed était assise au premier rang et elle a soufflé des baisers à l’acteur qui jouit le rôle de son fils décédé.

Rien de pareil n’est déjà arrivé auparavant dans un pays à majorité musulmane, au meilleur de ma connaissance. Comment cela fut-il possible ? Parce que ces chrétiens ont offert et ont reçu l’amitié, et alors des choses merveilleuses sont arrivées. Fais l’œuvre bonne que tu peux faire en ce jour, et Dieu donnera le fruit.

 

Rester

Une dernière manière avec laquelle les chrétiens du Proche-Orient expriment l’espérance, c’est de rester là et de ne pas s’exiler en vitesse. Plusieurs sont partis et peut-être qu’ils n’avaient pas d’autre option. Et je ne les juge pas.

L’an dernier, quelques semaines avant Noël, j’ai passé deux semaines en Irak avec mes sœurs dominicaines. Elles sont des enseignantes qualifiées, souvent avec des doctorats en science, théologie, mathématiques, musique, art. Elles pourraient toutes trouver des emplois à l’extérieur. Quelques-unes ont une double citoyenneté et pourraient partir sur-le-champ. Mais elles restent, comme signe du Seigneur ressuscité qui dit à ses disciples: « Voici que je suis avec vous jusqu’à la fin des temps. »  Elles restent pour rappeler qu’Il reste avec nous, lui aussi.

Avez-vous vu ce merveilleux film Des hommes et des dieux? Il montre une petite communauté de moines trappistes en Algérie dans les années 90 qui font face à une marée montante de violence. Ils doivent décider de rester ou de partir. Un des moines dit aux voisins musulmans: « Nous sommes comme des oiseaux sur une branche, qui ne savent pas s’ils vont s’envoler ou rester sur la branche. » Les villageois répliquent : « Nous sommes les oiseaux, vous êtes la branche. Si vous partez, nous perdons notre appui. » Les moines décident de rester même si ce sera au prix de leur vie.

Rowan Williams, l’ancien archevêque de Canterbury, a dit : « ‘Je ne pars pas’  est l’une des choses les plus importantes que l’on puisse entendre, que ce soit d’une personne à nos côtés lors d’une maladie ou à l’occasion d’un verre partagé ou au moment où nous nous demandons ce qui arrive dans notre voisinage ou notre société[6]. »

Ainsi, il serait intéressant de savoir avec qui ce serait important, pour vous, de rester fidèlement. Peut-être un ami qui a perdu sa réputation et que personne désormais ne veut connaître. Ou un mariage qui s’est refroidi. Pour moi, cela inclurait de rester dans l’Église, même si j’en ai honte à cause du scandale des abus sexuels. Jésus proclame qu’il va rester ; alors, comment ne pas rester moi aussi.

 

Conclusion

Il est temps de conclure. J’ai choisi juste cinq choses qui appartiennent à toute vie chrétienne : la prière, le chant, l’étude, les actes de charité et rester fidèlement. Ils font autant partie de votre vie à Montréal que de celle des chrétiens et des autres croyants au Proche-Orient. Pour moi, au cours des dernières années, ce fut une grande bénédiction que mes yeux se soient ouverts là, dans ces lieux de souffrance, à l’espérance dont ces pratiques chrétiennes sont porteuses. Voilà pourquoi nous pouvons éprouver, dans ces déserts humains, une grande joie aussi bien que de la tristesse. Comme Isaïe l’a prophétisé (Is 35,1-2) : « Que le désert exulte et fleurisse ; comme l’asphodèle, qu’il se couvre de fleurs, qu’il exulte en cris et chants de joie ! »

 


[1] God, Christ and Us, London, 2003, p. 106.
[2] Anniversary Sermon for Fr Vincent McNabb’ by Hilary Carpenter OP, in F.E Nugent (ed.), A Vincent McNabb Anthology: Selections from the Writings of Vincent McNabb O.P., London, 1955, p. ix.
[3] Scott Wright, Oscar Romero and the Communion of Saints, Orbis, New York, 2009, p. 37.
[4] Cité par Seamus Heaney, Redress of Poetry, London-New York, 1995, p. 4.
[5] « Survival in Auschwitz », The Tablet, 21.01.2006.
[6] The Times Christmas Eve 2011.

Conférence donnée à l’Institut de Pastorale des Dominicains, le 22 février 2019.


Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 77 No. 3 /juillet - août - septembre 2019

 

 

 

Photo de l'entête par Timothy Eberlysur Unsplash

 

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