Afrique

Servir la vérité de la Vie
Accompagner à la manière ignatienne

Christian Grondin*

 

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Pour tout être humain, l’enjeu fondamental de la vie consiste… à vivre ! Cette lapalissade n’en est pas une. Elle dit plutôt le mystère qui enveloppe chaque existence humaine. Être projeté dans la vie sans garantie aucune. Porté seulement par une promesse confusément entendue, voire inconsciemment reçue depuis le lointain pays de l’enfance : « Je veux que tu vives ». Donnerai-je foi à cette parole originelle ?

C’est ici qu’entrent en scène les témoins de la Vie. Ceux qui, pour moi, vont rendre audible et crédible, peut-être, la promesse du Commencement, ce sont maman, papa et tous les autres. La personne accompagnatrice spirituelle s’inscrit dans la lignée de ces témoins de la Vie. Par son écoute et sa parole, à même l’espace du silence, elle aide à discerner la voix de la promesse, la voix qui parle la vérité de la Vie. Elle n’est pas elle-même cette voix. Elle n’en porte que l’écho ou les vibrations dans sa chair. C’est en cela qu’on peut la dire témoin de la Vie.

Dans les lignes qui suivent, j’esquisserai l’originalité de cette posture selon la voie spirituelle ignatiennenote 1. Je déploierai ma réflexion en trois temps : discerner la Parole ; sentir et goûter la Parole ; aimer selon la Parole.

Discerner la Parole

À vrai dire, lorsque j’assume le ministère de l’accompagnement spirituel, je n’écoute pas que la  personne qui s’exprime devant moi… je cherche plutôt à entendre le Verbe qui veut parler et prendre chair de sa chair. La différence, dans la posture d’écoute, est abyssale note 1!
En effet, en vertu de la spécificité de l’aide spirituelle, je dois refuser d’être le miroir du moi de la personne accompagnée. Car, par lui-même, le moi ne parle pas. Il ne fait que répéter les mots et les gestes qu’on lui a appris – sorte de mise en scène – afin d’en retirer quelque profit pour son propre bénéfice : sécurité, acceptation sociale, contrôle ou, à l’inverse, prise en charge par l’autre, etc. La parole humaine, au sens fort, correspond plutôt à la parole au sens biblique, celle qu’on écrit avec un grand P ou qu’on appelle le Verbe. La Parole n’est jamais produite par le moi. Elle est inattendue parce qu’elle surgit d’Ailleurs. Elle transperce le moi. Elle le traverse, l’altère et le transforme.

C’est pourquoi le Jésus des évangiles, prototype de la chair assumée par le Verbe, est toujours imprévisible. Alors que les scribes, les pharisiens et autres docteurs de la Loi tentent de le mettre en boîte, sa Parole déjoue constamment leurs stratégies inavouées : « Personne ne t’a condamnée? Moi non plus je ne te condamne pas. Va… » (Jn 8,10-11). Parole qui fait éclater les mots pétrifiés et pétrifiants du moi. La Parole produit la conversion (re-tournement) et la Vie, le moi fermé à la Parole, produit la perversion (dé-tournement) et la mort. Le moi s’empare de la Loi et des valeurs les plus nobles pour les faire servir son propre royaume. Jésus sert un autre Royaume. C’est pourquoi il sait discerner la Parole chez les personnes qu’il rencontre, comme dans cet autre récit où, touché par la réponse d’une étrangère brisant les conventions socioreligieuses de son temps (« les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres »), il lui dit : « Ô femme, grande est ta foi. Qu’il te soit fait comme tu veux! »  (Mt  15,27-28). Telle est bien la marque du passage de la Parole en chair humaine : elle ouvre un chemin de relation dans la confiance, défiant les interdits derrière lesquels se barricade volontiers le moi, façonné par l’éducation et la culture. Le « comme tu veux » adressé à la femme équivaut alors à « comme la Parole venant de mon Père te l’a révélé ».

C’est cet esprit de discernement qui est requis de la part de la personne accompagnatrice. Dans les Exercices spirituels ignatiens, il lui est d’ailleurs demandé de tout faire pour « sauver la proposition du prochainnote 2 ». Il s’agit en fait d’une conviction de foi : toute proposition, tout acte de parole de la part du prochain est, à sa racine même, déjà sauvé et porteur du salut. C’est le Verbe lui-même qui cherche à parler et à être entendu dans le dire de l’autre – au-delà des mots. Aussi la personne aidante devra-t-elle « laisse[r] le Créateur agir sans intermédiaire avec sa créature et la créature avec son Créateurnote 3 ». La présence de la personne accompagnatrice est tout entière au service du discernement de la Parole, qui circule assurément au sein de la relation, mais dont elle n’est ni la source ni l’instigatrice. Elle n’en est que l’humble témoin. 

Sentir la Parole

Alors, comment aider l’autre à discerner la Parole qui habite déjà sa chair et qui veut faire irruption en elle? La première condition est d’avoir fait soi-même l’expérience de la Parole, longuement, afin de reconnaître les signes ou les effets de sa traversée en l’humain. On ne discerne pas la Parole comme on résout un problème d’arithmétique. Le raisonnement ne suffit pas. C’est plutôt la résonance qui révèle la présence de la Parole. On la reconnaît bien plus à sa forme ou à sa tonalité qu’à son contenu. La voix de la Parole fait vibrer la chair en vérité : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jn 18,37). La vérité de la Vie ne se confond pas avec un message bien formaté. Elle se reconnaît plutôt à une vibration relationnelle qu’éveille la voix. Car, dans la tradition chrétienne, Dieu est lui-même trinité, c'est-à-dire réseau relationnel ouvert, au sein duquel l’humain est convié à prendre place : « la vérité, selon la foi chrétienne, est l’amour de Dieu pour nous en Jésus-Christ. Donc la vérité est une relation !note 4 ». Nous savons tous d’expérience que les mêmes mots, selon le registre vocal sur lequel ils sont adressés, ne signifient pas la même chose, n’ont pas le même effet de vie – ou de mort – en nous. La voix du Verbe se reconnaît à la résonance relationnelle vivifiante qu’il produit dans la chair. Et non pas à la brillance des mots pour le dire.

En parfaite harmonie avec l’Évangile, la sagesse ignatienne nous rappelle que « ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui rassasie et satisfait l’âme, mais de sentir et de goûter les choses intérieurementnote 5 ». La vérité de la Vie n’est jamais dans l’abondance des mots. Elle se fait entendre dans la subtilité vibratoire de la voix qui porte la Parole, ce que la voie ignatienne appelle les motions intérieures, ces mouvements, souvent à forte teneur affective, qui se produisent dans le cœur et qui orientent nos décisions et actions. L’étonnement est habituellement la première motion qui révèle le travail inédit du Verbe dans la chair – « je n’avais jamais pensé dire cela de ma vie »; les fruits de l’Esprit évoqués par Paul y sont intimement associés : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi » (Ga 5,22-23). Ce sont là toutes des manifestations de la vérité de la Parole qui s’incarne dans les relations. Le sentir et goûter ignatien, intrinsèquement lié au discernement des motions intérieures, permet de construire sa maison sur le roc de la Parole.

En accompagnement spirituel, la personne aidante – par son expérience de la Parole et de ses effets – goûte et sent le travail du Verbe à même la relation et en reflète quelque chose par son écoute vibrante. Petit à petit, elle aide ainsi l’autre à discerner comment la Parole parle et prend chair en elle. À même la vie courante, la personne accompagnée apprend à sentir et goûter toutes choses, à l’affût de la subtilité du goût de la Parole, car, malgré les apparences trompeuses, « aucun autre goût ne lui ressemble ni ne dure aussi longtemps ». Cet art de l’écoute discernante ne s’apprend pas dans les livres – même si ceux-ci (comme cet article !) peuvent y contribuer : « ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Lc 10,21).

Aimer selon la Parole

La résonance de la Parole n’est en rien un pieux sentiment. Elle appelle à accueillir la vie comme un don gratuit, et à donner sa vie gratuitement, vie inépuisable parce que ensourcée dans la Vie même de Dieu : « Dieu nous a donné la vie éternelle et cette vie est en son Fils » (1Jn 5,11). Celui ou celle qui met sa foi dans la Parole du Fils, insufflée en toute chair par son Esprit, « a la vie éternelle » (Jn 3,36). Cette vie ne s’identifie ni avec la vie biologique ni avec la vie psychique. Elle est la Vie divine, la vie de l’Amour, qui « doit se mettre dans les actes plus que dans les parolesnote 6 ». Tel que manifesté dans la vie du Fils, la Parole engage à donner sa vie, à quitter le confort et les requêtes du moi afin de vivre au diapason de l’Amour.

La vie filiale, en Celui qui est le chemin, et la vérité, et la vie (Jn 14,6), est une longue marche avec d’autres. La communauté chrétienne, à travers les diverses formes de compagnonnage qui rythment son cheminement, fait aussi partie du processus d’accompagnement. Toute personne doit pouvoir compter sur la présence de frères et de sœurs, rassemblés en son Nom, marchant ensemble dans la voie de l’Amour, œuvrant à l’avènement du Royaume au sein de toutes relations. Il y aurait ici beaucoup à dire sur la nécessité de faire advenir, davantage, de telles communautés de discernement et de compagnonnage dans la Parolenote 7. Car, dans sa forme intégrale, l’accompagnement spirituel est toujours et inséparablement personnel et communautaire. Il doit servir l’Amour en toutes choses, et ainsi collaborer à l’incarnation du Verbe de Vie dans le corps tout entier : ecclésial, sociétal et universel.

Certes, des temps d’accompagnement personnel demeurent éminemment souhaitables, telles des oasis, spécialement lorsque la route est désertique ou dans des moments de grande décision. Cependant, la consigne de Jean le Baptiste, à la façon d’une devise gravée dans le cœur, doit être le leitmotiv de la personne accompagnatrice : « Il faut qu’il grandisse et que moi je diminue » (Jn 3,30). En toute démarche d’accompagnement, elle doit savoir écouter la Parole qui l’appelle à s’effacer comme Philippe lors de sa rencontre avec l’eunuque : après l’accomplissement du baptême filial, c’est-à-dire lorsque la vie filiale résonne avec suffisamment de justesse et d’harmonie chez l’autre, elle doit consentir à être emportée ailleurs par l’Esprit du Seigneur (Ac 8,26-40). Agir ainsi, c’est, en vérité, aimer l’autre et laisser sa juste place à la communauté.

Conclusion

« Au commencement était le Verbe… En lui était la vie, et la vie était la lumière des humains » Jn 1,1.4). L’accompagnement spirituel, dans la mouvance ignatienne, se situe comme une relation dans la Relation. À la différence d’autres sortes d’aide, l’acteur principal de la relation d’accompagnement est un tiers, absent selon les critères de la chair, présent selon l’ordre de l’Esprit : le Verbe filial. Telle une semence de lumière déposée au plus intime de la chair depuis le « commencement », il est la voix de la Vie qui demande à être discernée à travers la diversité des bruits et des motions qui sollicitent l’oreille du cœur. C’est d’abord par son écoute que la personne accompagnatrice aide à ce travail. En consonance avec la voix du Verbe, elle vibre et résonne elle-même à la vérité de la Vie qui parle en l’autre. En cela, elle « rend témoignage à la lumière » (Jn 1,8) qui illumine, du dedans, la personne accompagnée. Pure jubilation de contempler ainsi l’Amour qui crée et recrée sans cesse la Vie en toute relation!
                                                                                                            cgrondin@centremanrese.org


NOTES

1. Ma contribution s’enracine tout spécialement dans les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, chef-d’œuvre de la grande tradition spirituelle du christianisme qui a traversé le temps et la diversité des cultures depuis le seizième siècle. Les citations sont tirées de la traduction d’Edouard Gueydan en collaboration, coll. Christus no 61, Paris, Desclée de Brouwer et Bellarmin, 2012.

2. Exercices spirituels, no 22.

3. Ibid, no 15.

4. Pape François, « Dialogue ouvert avec les non croyants », Lettre adressée au journaliste Eugenio Scalfari, 2013.

5. Ibid, no 2.

6. Ibid, no 230.

7. Sur une manière ignatienne de penser un tel projet, voir : Christian Grondin, La spiritualité du peuple de Dieu. Pour une pratique renouvelée des Exercices spirituels, Namur et Paris, Les éditions jésuites / Lessius, 2017.


* CHRISTIAN GRONDIN est membre de l’équipe d’animation du Centre de spiritualité Manrèse, à Québec, où il œuvre depuis plus de 30 ans. Il en assume la direction générale depuis 2012. Il est aussi professeur associé à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. Sa thèse de doctorat en théologie pratique portait sur l’élection dans les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola (Université Laval, 2013), de laquelle est issu l’ouvrage La spiritualité du peuple de Dieu (Lessius, coll.de la revue Christus, no 9, Namur, 2017, 104 p.).

 

Revue EN SON NOM, Vie consacrée aujourd'hui
Vol. 78 No. 1 /janvier - février - mars 2020

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